SACY, village de l’Yonne au début du XXe siècle. Les mémoires de Gilberte PHILIPPON

SACY, village de l’Yonne au début du XXe siècle. Les mémoires de Gilberte PHILIPPON


***article en cours******


Dans les années 1995 de mémoire, un couple de Sacy, voyant que l’on s’intéressait beaucoup à l’histoire du village de Sacy, nous a remis une photocopie de mémoires manuscrites de Gilberte PHILIPPON que l’auteur ou sa fille leur avait donnée.
Gilberte PHILIPPON est décédée en 1997, et nous sommes dont toujours dans la période des « droits d’auteur », dont dispose un auteur ou ses ayants droits, héritiers dans le cas présent, puisque ces mémoires ne font pas l’objet d’une publication commerciale, l’auteur les ayant rédigées pour ses petits enfants en 1990.
Trente-cinq ans ont passé depuis. Si la lignée de Gilberte PHILIPPON s’est poursuivie jusqu’à nos jours, nous en sommes alors au moins à ses arrière-petts-enfants.
A ce jour, il existe sur Geneanet trois généalogies sur Gilberte, dont celle plus poussée que nous avons établie pour la rédaction de cet article. Aucun de ses arbres n’est de la famille de l’intéressée.
Aussi cette article permettra peut-être à un des ses descendants de connaître ces mémoires de leur aïeule.
Si un descendant de l’auteur se manifeste pour contester la parution sur ce blog de cet article, il sera alors effacé, ce qui est dommage car cet écrit est d’un grand intérêt.

Des photos ainsi que des précisions entre accolades ont été ajoutées aux écrits.


Les mémoires de Gilberte PHILIPPON


Mardi 2 janvier 1990.

Je rentre de fêter le premier janvier chez mes enfants à Marly-le-Roi et, comme j’évoquais ma jeunesse, mes petits-enfants très intéressés m’ont demandé d’écrire mes souvenirs.

Je suis donc née le 31 mai 1905 à Sacy, une petite commune de l’Yonne aux confins de la Bourgogne et du Morvan, entre Vézelay et Avallon.

Sacy est une commune qui date des Romains, elle s’appelait Saxiaus ager et devait être très importante jusqu’au 17ème siècle. Son imposante église romane et gothique en témoigne. La nef avec son maître-autel, ses stalles sculptées pour les hommes et les deux chapelles qui la jouxtent (celle de la Vierge et celle de Saint Vincent sont superbes). L’ensemble est en pierre blanche, les piliers superbes surmontés de hautes voûtes et éclairés par de beaux vitraux.


Église de Sacy :


Au début du siècle le pays était vignoble, le raisin « le Sacy », petite grappe aux grains dorés, était très apprécié. C’est ce cépage qui constitue encore le principal du vin de Chablis si réputé.

A quoi tient le charme d’un pays ? Sacy était dans une vallée profonde bordée de vallons à demi sauvages, d’âpres coteaux où pousse la vigne, maigres finage hérissés de pierres blanches sur un sol végétal de peu d’épaisseur.

Les « mergers », d’énormes tas de pierres, sont restés dans le paysage. Les laboureurs les tiraient de leur pauvre terre et les amoncelaient sur les coteaux. Et puis, des taillis profonds et des bois de chênes et de sapins (le pin noir d’Autriche) qui dressaient leurs aiguilles en forme de candélabres.

Ce pays saxiate est un pays profond, qui ne va pas sans un mystère dans la pierraille et les buissons.

Sacy est le type des villages viticoles de Bourgogne, une longue et unique rue où les maisons se serrent des deux côtés.


Sacy et sa rue principale traversante :


En ce début du siècle, très peu de confort. Une grande salle, la cheminée avec sa crémaillère et son chaudron. Le feu couvait toujours et combien étaient bonnes les pommes de terre cuites sous la cendre ! Le chaudron était l’unique ustensile pour la cuisine avec une grande poêle munie d’une longue queue. L’été, la cuisine se faisait sur un petit fourneau au charbon de bois. Un évier dans un coin avec son seau d’eau et une grande « maie ». Sur le côté, le four à pain. La maie servait d’un côté à faire la pâte pour le pain et de l’autre à garder les aliments ; elle avait un couvercle très lourd.

Le sol était fait de dalles de pierre et le plafond de poutres bien équarries où pendaient des jambons, oignons et ails. La maison basse en pierre comprenait une ou deux chambres et toutes avaient une belle cave où les hommes se réunissaient pour discuter. D’un côté, le village s’abritait sur un coteau et de l’autre s’ouvrait sur la prairie. Toutes les dépendances, granges, écuries, étables, étaient donc de ce côté, desservies par une longue et unique voie rudimentaire.

A l’entrée du village, la maison d’école : un grand bâtiment avec des fondations qui datent de Jules Ferry. Deux corps de bâtiments : l’école des garçons et l’école des filles, tous deux avec logement. D’un côté ils donnent sur la rue et de l’autre sur la vallée. Les sous-sols sont impressionnants avec des piliers qui donnent un aspect de cathédrale, si bien que les fenêtres qui donnent sur la vallée sont à un deuxième étage. Chaque école possède une grande cour avec des platanes, des érables, des tilleuls et des marronniers.


Les écoles de Sacy :


Après les maisons d’école s’ouvre la voie qui conduit aux granges, étables et écuries, et en face « Veziau », le chemin qui monte dans le coteau et conduit au cimetière.

La maison suivante est très vieille, toute en pierres de taille et n’a subi aucune transformation. C’est là qu’est né Restif de la Bretonne, qui a été le premier romancier du peuple avant Zola.


Nicolas Edme Retif de la Bretonne, 1734 – 1806 :


Son père Edme Rétif avait une nombreuse famille trop grande pour la vieille maison. Lorsque Nicolas a eu neuf ans ils allèrent hors du village dans une ferme « la Bretonne », aujourd’hui « la métairie ». Cette demeure, avec son « porteau » d’entrée, ses toits couverts de tuiles bourguignonnes teintées aux couleurs de vin, ses maçonneries de pierres taillées, ses pièces aux voutes basses, dallées, et son étroit escalier monacal, évoque moins une demeure paysanne qu’une ferme abbatiale.


Métairie de « la Bretonne » :


Lorsqu’il commença à écrire, Nicolas Rétif ajouta à son nom « de la Bretonne ». Son premier livre, « la vie de mon père », relate bien toute cette vie paysanne et j’y retrouve les noms des finages : le « bout-parc », « « Montgré », les « Vaux-Rainins » et surtout « le télégraphe » d’où l’on pouvait voir par temps clair les tours de la basilique « la Madeleine » de Vézelay.

Au début de ce vingtième siècle les noms de famille Boujat, Moine, Cornevin, Berrault, Restif, Barbier, étaient les mêmes que ceux de la vie à Sacy de Restif de la Bretonne (1734-1806).

En face des écoles se trouvait la maison de mes grands-parents paternels. Ma grand-mère Eugénie Vezinier {1841-1916} avait épousé {en 1860} un Berruelle {Charles Berruelle, 1835-1870} maréchal ferrant, et ils avaient eu une fille, Rose {Marie-Rose Berruelle, 1861-1947}. Restée veuve très jeune, ma grand-mère s’est remariée avec l’ouvrier de son mari, Octave Philippon {1846-1895}, qui lui a donné trois garçons : Honoré {Abel, 1872-1935}, Henri mon père {Octave, 1874-1933} et Delphin {1876-?}.


La maréchalerie était au milieu du pays. Etant devenue trop petite, mon grand-père, avec l’aide du maçon Gagnepain et du couvreur Delage construisit en haut du pays, au « merger de la porte », une bâtisse avec un étage, cour, grange, écurie, hangar, cave, et un grand jardin donnant sur le coteau. La maison a été terminée en 1880.


La maréchalerie en face des écoles :


En sortant de la maison, on descendait le Theuriau pour arriver dans le village en passant devant l’église et le presbytère qui lui faisait face. On arrivait à la route des Fontaines, une vallée délicieuse bordée d’aubépines bien taillées, très vallonnée et où bruissaient de nombreuses sources. Beaucoup étaient captées et donnaient l’eau au village. Il y avait des bornes fontaines dans la rue, l’eau coulait nuit et jour dans des auges de pierre sur de petites places pour que le bétail vienne s’abreuver. Il y avait même « par derrière » sur la voie des granges et des étables un beau lavoir fermé avec une verrière, un grand bassin où les femmes lavaient à genoux dans leur « garde-genoux » et un bassin de rinçage où l’eau coulait toujours. Tout autour, de grosses tringles de fer où le linge s’égouttait. Sacy fournissait même l’eau potable aux villages voisins de Nitry et Joux-la-Ville.

On arrivait donc dans le village avec ses maisons blotties l’une contre l’autre : très peu de cours, de dépendances. Les jardins étaient « par derrière », du côté des granges et étables, près de la prairie qui s’étendait sur sept kilomètres. Cette prairie était communale, sans bornage ni clôture, chacun pouvait y faire ses foins et paître ses vaches. Elle était traversée par des ruisseaux et en juin elle était fleurie d’une multitude de narcisses qu’on appelait des « quantins ». C’était une grande fête au village qui subsiste encore aujourd’hui. On vient de partout et on repart les bras chargés de ces fleurs odorantes.

Le village de Sacy contrastait avec ceux de Nitry et de Joux, plus agricoles avec des plaines fertiles bien découvertes. Leurs maisons avaient de belles cours entourées de murs et de grilles. Autant les habitants de Sacy étaient gais, chaleureux et accueillants, autant ceux de Nitry et de Joux étaient froids et peu communicatifs.

Continuons à descendre dans le pays, sur la droite, une petite rue, la rue « Saint-Antoine », qui rejoignait la voie par-derrière. Il y avait une vieille maison à l’entrée et au-dessus de la porte une superbe sculpture primitive représentant Saint-Antoine et son cochon.


« la maison au cochon » rue St Antoine :


On arrivait à la grosse maison Couchat où l’on accédait par un escalier d’une dizaine de marches. On y trouvait un café avec une grosse salle de billard, une autre pour les banquets et une épicerie. Aussi une belle salle de bal avec estrade dans le mur pour les musiciens, des bancs tout autour.

Dès le mois de novembre jusqu’au début de mars, tous les dimanches après-midi, il y avait beaucoup de monde. Les hommes venaient jouer aux cartes, le tarot ou la coinchée (sorte de manille), les femmes avec leurs filles dans la salle de bal – les mamans assises sur les bancs et les filles tournoyant au son des polkas, mazurkas, scottish endiablées que jouaient trois musiciens, les frères Nolin : un violon, un piston et une clarinette.

Au premier étage de la maison Couchat il y avait des chambres pour les voyageurs de commerce. Madame Couchat était une fine cuisinière et beaucoup de repas de noce se faisaient chez elle.

Puis on arrivait, toujours sur la droite, à la rue de la Tour avec sa très vieille maison à l’imposant escalier de pierre construit dans le flanc même de la tour et qui aboutissait dans une pièce ayant gardé tout le charme d’autrefois, ses étroites fenêtres, son plafond aux poutres noircies et ses belles armoires profondes.

Et on arrivait à la boulangerie du début de ce siècle. Les vieilles personnes cuisaient encore leur pain mais un boulanger venait de s’installer. Il tenait aussi un café avec billard, salle pour les banquets et salle de bal. Le bal avait lieu un dimanche sur deux simultanément dans les deux cafés.


boulangerie Petitjean :


Monsieur Petitjean était un bon boulanger. Il y avait des pains de un kilo, des pains fendus de deux à trois kilos, des miches et des couronnes et, le dimanche, de la brioche. On payait le pain au mois, on avait une « taille » : c’était une latte de bois d’une longueur de trente centimètres de long sur quatre de large qui s’emboîtait par une encoche avec une latte semblable. Assemblée avec l’autre chez le boulanger qui, avec une lime, traçait un sillon sur les deux lattes. Chaque latte avait le nom du client. Le trait correspondait à la quantité journalière un, deux, trois kilos. Tout le pain était pesé et on avait toujours un morceau plus ou moins gros qu’on appelait « la pesée ». Avant la guerre de 1914, c’était six sous la livre de pain.


la « taille » :


En face de la rue de la Tour, il y avait une petite route, « la Charrière », qui montait dans le coteau. Une boucherie était aussi installée au début de la rue de la Tour (c’était l’ancienne maréchalerie de mon grand-père). À la boulangerie, il y avait aussi le bureau de tabac et l’enregistrement pour les congés de transport du vin et du marc. Les cigarettes n’existaient pas, on avait des petits paquets gris en forme de cubes remplis de tabac, que l’on roulait avec du papier « Job » pour faire des cigarettes. C’était tout un art.

En face de la boucherie se trouvait la mairie. La grande salle du conseil municipal et des mariages était au premier étage avec des fenêtres sur la rue ; l’escalier pour y arriver avait une vingtaine de marches. En bas, c’était un ensemble avec des piliers, des dalles de pierre, non fermé, où les marchands ambulants pouvaient s’installer. Il y avait aussi une belle pendule au-dessus de la rue qui sonnait l’heure et la demie.


La halle de la mairie :


À cette époque il n’y avait pas de commerçants ambulants, seule une vieille marchande de poissons venait de Vermenton (le bourg voisin de neuf kilomètres) à pied, en poussant une caisse montée sur deux roues et en criant : « à deux sous, mes trois beaux harengs ! »

L’unique rue du village avait bien un kilomètre de long, on arrivait au bout avec une grande mare sur la droite, et deux routes, l’une menant à Nitry (5 km) et l’autre à Joux-la-Ville (6 km).


La mare :


Sur cette route, à la sortie du village, se trouvait « la métairie » dont j’ai parlé, l’ancienne demeure « la Bretonne » de Rétif de la Bretonne.
Ce nom de Rétif est un vieux nom bourguignon qui vient du verbe « rester ».


la métairie de « la Bretonne » :


À Sacy pas de poste mais une cabine téléphonique tenue par le charron. On mettait les lettres à envoyer dans une boîte dans le hall de la mairie. C’était un facteur, le « père Charlanne » qui venait à pied de Vermenton pour distribuer le courrier. Il n’y avait pas de boîte à lettres et il entrait dans toutes les maisons pour donner les missives, et surtout le journal du pays imprimé à Auxerre : « l’Yonne Républicaine », qui paraît toujours.

Toute cette région viticole était profondément laïque, socialiste et anticléricale. Ma mère me racontait qu’à ma naissance, jour de la séparation de l’église et de l’état, elle avait demandé à mon père d’ôter la croix qui surmontait son bureau. Jeune institutrice, elle avait beaucoup souffert des ricanements des plus grandes élèves car il fallait commencer la classe par une sorte de prière. Comme elle chantait très bien, par la suite c’est par un chant à l’unisson que l’on commençait à travailler.

Au village, il y avait un maire avec adjoint et une dizaine de conseillers dont deux du hameau « le Val du Puits de Sacy », niché dans la verdure à trois kilomètres par la traverse, et près du bois qui regorgeait de lièvres, lapins, renards, sangliers, chevreuils. Leurs enfants venaient par tous les temps à l’école de Sacy, apportaient leur gamelle et mangeaient dans la salle de classe.

Le personnel municipal comprenait un garde-champêtre, un cantonnier et le tambourinaire qui annonçait tous les « avis » avec de retentissants coups de tambour. Il y avait aussi un corps de sapeurs-pompiers avec une pompe à bras toute rutilante de cuivres qui était entreposée dans une remise près des écoles avec le corbillard.


Les pompiers de Sacy en 1924 devant la mairie :


Pour la paroisse le curé, le sacristain et deux chantres qui avaient de fort belles voix.


À ma naissance le village comptait 900 habitants (à l’heure actuelle 250) et pas mal d’artisans : un maréchal-serrurier, un charron, un bourrelier, deux menuisiers, un cordonnier, un sabotier, un tonnelier. Les artisans faisaient leur note en fin d’année et ils la portaient à leurs clients le 1er janvier.

Sacy vivait au rythme des saisons. Le climat était rude, les hivers très longs. Le 1er mai, les jeunes gens mettaient devant la fenêtre de leur belle un tout jeune charme, et bien souvent les bourgeons n’étaient pas éclos.

Le printemps était donc tardif et il y avait très peu d’arbres fruitiers : quelques pruniers, pommiers, cerisiers, mais surtout des noyers et des pêchers dans les vignes, des pêches duvetées et dont la chair était couleur lie-de-vin.

Les Saxiates étaient de grands marcheurs, abattant leurs cinq lieues (vingt kilomètres) {24 km} à la journée, la hotte sur le dos contenant leur pioche. Ils étaient surtout vignerons mais cultivaient aussi la terre. Les plus aisés avaient un cheval, une vache, un cochon, des poules et des lapins. Les autres travaillaient à la journée, on les appelait les « journaliers » et ils étaient payés chaque soir (quarante sous par jour).

La monnaie consistait en deux pièces de bronze (le sou et le gros sous qui valait deux sous) et la pièce en argent d’un franc, et celle de cinq francs. Puis les pièces d’or : dix francs, vingt francs et cinquante francs.

Tous étaient besogneux et vivaient pauvrement, mais il n’y avait pas de miséreux. Tout le monde s’entraidait, on prêtait son cheval pour les labours. Je n’ai jamais vu une porte fermée à clé. Lorsqu’on arrivait à l’improviste au moment des repas, on mettait tout de suite une assiette pour vous. Les personnes âgées, une fois tous leurs enfants mariés, restaient dans leur demeure et les enfants, après l’école, passaient les voir pour écouter leurs souvenirs et grignoter des noix avec un morceau de pain bis.


Maintenant que j’ai situé mon village, son environnement et ses habitants, je reviens à mes racines.

Je vous ai dit que mes grands-parents habitaient en haut du village, en face des écoles où prenait la route de Vermenton. Le bourg est distant de neuf kilomètres avec gare, poste, écoles, hospice, docteur, pharmacie, gendarmerie, un hôtel de la gare et un autre en pleine ville.

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