SACY, village de l’Yonne au début du XXe siècle. Les mémoires de Gilberte PHILIPPON
***article en cours******
Dans les années 1995 de mémoire, un couple de Sacy, voyant que l’on s’intéressait beaucoup à l’histoire du village de Sacy, nous a remis une photocopie de mémoires manuscrites de Gilberte PHILIPPON que l’auteur ou sa fille leur avait donnée.
Gilberte PHILIPPON est décédée en 1997, et nous sommes dont toujours dans la période des « droits d’auteur », dont dispose un auteur ou ses ayants droits, héritiers dans le cas présent, puisque ces mémoires ne font pas l’objet d’une publication commerciale, l’auteur les ayant rédigées pour ses petits enfants en 1990.
Trente-cinq ans ont passé depuis. Si la lignée de Gilberte PHILIPPON s’est poursuivie jusqu’à nos jours, nous en sommes alors au moins à ses arrière-petts-enfants.
A ce jour, il existe sur Geneanet trois généalogies sur Gilberte, dont celle plus poussée que nous avons établie pour la rédaction de cet article. Aucun de ses arbres n’est de la famille de l’intéressée.
Aussi cette article permettra peut-être à un des ses descendants de connaître ces mémoires de leur aïeule.
Si un descendant de l’auteur se manifeste pour contester la parution sur ce blog de cet article, il sera alors effacé, ce qui est dommage car cet écrit est d’un grand intérêt.
Des photos ainsi que des précisions entre accolades ont été ajoutées aux écrits.
Les mémoires de Gilberte PHILIPPON
Mardi 2 janvier 1990.
Je rentre de fêter le premier janvier chez mes enfants à Marly-le-Roi et, comme j’évoquais ma jeunesse, mes petits-enfants très intéressés m’ont demandé d’écrire mes souvenirs.
Je suis donc née le 31 mai 1905 à Sacy, une petite commune de l’Yonne aux confins de la Bourgogne et du Morvan, entre Vézelay et Avallon.
Sacy est une commune qui date des Romains, elle s’appelait Saxiaus ager et devait être très importante jusqu’au 17ème siècle. Son imposante église romane et gothique en témoigne. La nef avec son maître-autel, ses stalles sculptées pour les hommes et les deux chapelles qui la jouxtent (celle de la Vierge et celle de Saint Vincent sont superbes). L’ensemble est en pierre blanche, les piliers superbes surmontés de hautes voûtes et éclairés par de beaux vitraux.
Église de Sacy :

Au début du siècle le pays était vignoble, le raisin « le Sacy », petite grappe aux grains dorés, était très apprécié. C’est ce cépage qui constitue encore le principal du vin de Chablis si réputé.
A quoi tient le charme d’un pays ? Sacy était dans une vallée profonde bordée de vallons à demi sauvages, d’âpres coteaux où pousse la vigne, maigres finage hérissés de pierres blanches sur un sol végétal de peu d’épaisseur.
Les « mergers », d’énormes tas de pierres, sont restés dans le paysage. Les laboureurs les tiraient de leur pauvre terre et les amoncelaient sur les coteaux. Et puis, des taillis profonds et des bois de chênes et de sapins (le pin noir d’Autriche) qui dressaient leurs aiguilles en forme de candélabres.
Ce pays saxiate est un pays profond, qui ne va pas sans un mystère dans la pierraille et les buissons.
Sacy est le type des villages viticoles de Bourgogne, une longue et unique rue où les maisons se serrent des deux côtés.
Sacy et sa rue principale traversante :

En ce début du siècle, très peu de confort. Une grande salle, la cheminée avec sa crémaillère et son chaudron. Le feu couvait toujours et combien étaient bonnes les pommes de terre cuites sous la cendre ! Le chaudron était l’unique ustensile pour la cuisine avec une grande poêle munie d’une longue queue. L’été, la cuisine se faisait sur un petit fourneau au charbon de bois. Un évier dans un coin avec son seau d’eau et une grande « maie ». Sur le côté, le four à pain. La maie servait d’un côté à faire la pâte pour le pain et de l’autre à garder les aliments ; elle avait un couvercle très lourd.
Le sol était fait de dalles de pierre et le plafond de poutres bien équarries où pendaient des jambons, oignons et ails. La maison basse en pierre comprenait une ou deux chambres et toutes avaient une belle cave où les hommes se réunissaient pour discuter. D’un côté, le village s’abritait sur un coteau et de l’autre s’ouvrait sur la prairie. Toutes les dépendances, granges, écuries, étables, étaient donc de ce côté, desservies par une longue et unique voie rudimentaire.
A l’entrée du village, la maison d’école : un grand bâtiment avec des fondations qui datent de Jules Ferry. Deux corps de bâtiments : l’école des garçons et l’école des filles, tous deux avec logement. D’un côté ils donnent sur la rue et de l’autre sur la vallée. Les sous-sols sont impressionnants avec des piliers qui donnent un aspect de cathédrale, si bien que les fenêtres qui donnent sur la vallée sont à un deuxième étage. Chaque école possède une grande cour avec des platanes, des érables, des tilleuls et des marronniers.
Les écoles de Sacy :

Après les maisons d’école s’ouvre la voie qui conduit aux granges, étables et écuries, et en face « Veziau », le chemin qui monte dans le coteau et conduit au cimetière.
La maison suivante est très vieille, toute en pierres de taille et n’a subi aucune transformation. C’est là qu’est né Restif de la Bretonne, qui a été le premier romancier du peuple avant Zola.
Nicolas Edme Retif de la Bretonne, 1734 – 1806 :

Son père Edme Rétif avait une nombreuse famille trop grande pour la vieille maison. Lorsque Nicolas a eu neuf ans ils allèrent hors du village dans une ferme « la Bretonne », aujourd’hui « la métairie ». Cette demeure, avec son « porteau » d’entrée, ses toits couverts de tuiles bourguignonnes teintées aux couleurs de vin, ses maçonneries de pierres taillées, ses pièces aux voutes basses, dallées, et son étroit escalier monacal, évoque moins une demeure paysanne qu’une ferme abbatiale.
Métairie de « la Bretonne » :

Lorsqu’il commença à écrire, Nicolas Rétif ajouta à son nom « de la Bretonne ». Son premier livre, « la vie de mon père », relate bien toute cette vie paysanne et j’y retrouve les noms des finages : le « bout-parc », « « Montgré », les « Vaux-Rainins » et surtout « le télégraphe » d’où l’on pouvait voir par temps clair les tours de la basilique « la Madeleine » de Vézelay.
Au début de ce vingtième siècle les noms de famille Boujat, Moine, Cornevin, Berrault, Restif, Barbier, étaient les mêmes que ceux de la vie à Sacy de Restif de la Bretonne (1734-1806).
En face des écoles se trouvait la maison de mes grands-parents paternels. Ma grand-mère Eugénie Vezinier {1841-1916} avait épousé {en 1860} un Berruelle {Charles Berruelle, 1835-1870} maréchal ferrant, et ils avaient eu une fille, Rose {Marie-Rose Berruelle, 1861-1947}. Restée veuve très jeune, ma grand-mère s’est remariée avec l’ouvrier de son mari, Octave Philippon {1846-1895}, qui lui a donné trois garçons : Honoré {Abel, 1872-1935}, Henri mon père {Octave, 1874-1933} et Delphin {1876-?}.

La maréchalerie était au milieu du pays. Etant devenue trop petite, mon grand-père, avec l’aide du maçon Gagnepain et du couvreur Delage construisit en haut du pays, au « merger de la porte », une bâtisse avec un étage, cour, grange, écurie, hangar, cave, et un grand jardin donnant sur le coteau. La maison a été terminée en 1880.
La maréchalerie en face des écoles :

En sortant de la maison, on descendait le Theuriau pour arriver dans le village en passant devant l’église et le presbytère qui lui faisait face. On arrivait à la route des Fontaines, une vallée délicieuse bordée d’aubépines bien taillées, très vallonnée et où bruissaient de nombreuses sources. Beaucoup étaient captées et donnaient l’eau au village. Il y avait des bornes fontaines dans la rue, l’eau coulait nuit et jour dans des auges de pierre sur de petites places pour que le bétail vienne s’abreuver. Il y avait même « par derrière » sur la voie des granges et des étables un beau lavoir fermé avec une verrière, un grand bassin où les femmes lavaient à genoux dans leur « garde-genoux » et un bassin de rinçage où l’eau coulait toujours. Tout autour, de grosses tringles de fer où le linge s’égouttait. Sacy fournissait même l’eau potable aux villages voisins de Nitry et Joux-la-Ville.
On arrivait donc dans le village avec ses maisons blotties l’une contre l’autre : très peu de cours, de dépendances. Les jardins étaient « par derrière », du côté des granges et étables, près de la prairie qui s’étendait sur sept kilomètres. Cette prairie était communale, sans bornage ni clôture, chacun pouvait y faire ses foins et paître ses vaches. Elle était traversée par des ruisseaux et en juin elle était fleurie d’une multitude de narcisses qu’on appelait des « quantins ». C’était une grande fête au village qui subsiste encore aujourd’hui. On vient de partout et on repart les bras chargés de ces fleurs odorantes.
Le village de Sacy contrastait avec ceux de Nitry et de Joux, plus agricoles avec des plaines fertiles bien découvertes. Leurs maisons avaient de belles cours entourées de murs et de grilles. Autant les habitants de Sacy étaient gais, chaleureux et accueillants, autant ceux de Nitry et de Joux étaient froids et peu communicatifs.
Continuons à descendre dans le pays, sur la droite, une petite rue, la rue « Saint-Antoine », qui rejoignait la voie par-derrière. Il y avait une vieille maison à l’entrée et au-dessus de la porte une superbe sculpture primitive représentant Saint-Antoine et son cochon.
« la maison au cochon » rue St Antoine :

On arrivait à la grosse maison Couchat où l’on accédait par un escalier d’une dizaine de marches. On y trouvait un café avec une grosse salle de billard, une autre pour les banquets et une épicerie. Aussi une belle salle de bal avec estrade dans le mur pour les musiciens, des bancs tout autour.
Dès le mois de novembre jusqu’au début de mars, tous les dimanches après-midi, il y avait beaucoup de monde. Les hommes venaient jouer aux cartes, le tarot ou la coinchée (sorte de manille), les femmes avec leurs filles dans la salle de bal – les mamans assises sur les bancs et les filles tournoyant au son des polkas, mazurkas, scottish endiablées que jouaient trois musiciens, les frères Nolin : un violon, un piston et une clarinette.
Au premier étage de la maison Couchat il y avait des chambres pour les voyageurs de commerce. Madame Couchat était une fine cuisinière et beaucoup de repas de noce se faisaient chez elle.
Puis on arrivait, toujours sur la droite, à la rue de la Tour avec sa très vieille maison à l’imposant escalier de pierre construit dans le flanc même de la tour et qui aboutissait dans une pièce ayant gardé tout le charme d’autrefois, ses étroites fenêtres, son plafond aux poutres noircies et ses belles armoires profondes.
Et on arrivait à la boulangerie du début de ce siècle. Les vieilles personnes cuisaient encore leur pain mais un boulanger venait de s’installer. Il tenait aussi un café avec billard, salle pour les banquets et salle de bal. Le bal avait lieu un dimanche sur deux simultanément dans les deux cafés.
boulangerie Petitjean :

Monsieur Petitjean était un bon boulanger. Il y avait des pains de un kilo, des pains fendus de deux à trois kilos, des miches et des couronnes et, le dimanche, de la brioche. On payait le pain au mois, on avait une « taille » : c’était une latte de bois d’une longueur de trente centimètres de long sur quatre de large qui s’emboîtait par une encoche avec une latte semblable. Assemblée avec l’autre chez le boulanger qui, avec une lime, traçait un sillon sur les deux lattes. Chaque latte avait le nom du client. Le trait correspondait à la quantité journalière un, deux, trois kilos. Tout le pain était pesé et on avait toujours un morceau plus ou moins gros qu’on appelait « la pesée ». Avant la guerre de 1914, c’était six sous la livre de pain.
la « taille » :

En face de la rue de la Tour, il y avait une petite route, « la Charrière », qui montait dans le coteau. Une boucherie était aussi installée au début de la rue de la Tour (c’était l’ancienne maréchalerie de mon grand-père). À la boulangerie, il y avait aussi le bureau de tabac et l’enregistrement pour les congés de transport du vin et du marc. Les cigarettes n’existaient pas, on avait des petits paquets gris en forme de cubes remplis de tabac, que l’on roulait avec du papier « Job » pour faire des cigarettes. C’était tout un art.
En face de la boucherie se trouvait la mairie. La grande salle du conseil municipal et des mariages était au premier étage avec des fenêtres sur la rue ; l’escalier pour y arriver avait une vingtaine de marches. En bas, c’était un ensemble avec des piliers, des dalles de pierre, non fermé, où les marchands ambulants pouvaient s’installer. Il y avait aussi une belle pendule au-dessus de la rue qui sonnait l’heure et la demie.
La halle de la mairie :

À cette époque il n’y avait pas de commerçants ambulants, seule une vieille marchande de poissons venait de Vermenton (le bourg voisin de neuf kilomètres) à pied, en poussant une caisse montée sur deux roues et en criant : « à deux sous, mes trois beaux harengs ! »
L’unique rue du village avait bien un kilomètre de long, on arrivait au bout avec une grande mare sur la droite, et deux routes, l’une menant à Nitry (5 km) et l’autre à Joux-la-Ville (6 km).
La mare :

Sur cette route, à la sortie du village, se trouvait « la métairie » dont j’ai parlé, l’ancienne demeure « la Bretonne » de Rétif de la Bretonne.
Ce nom de Rétif est un vieux nom bourguignon qui vient du verbe « rester ».
la métairie de « la Bretonne » :

À Sacy pas de poste mais une cabine téléphonique tenue par le charron. On mettait les lettres à envoyer dans une boîte dans le hall de la mairie. C’était un facteur, le « père Charlanne » qui venait à pied de Vermenton pour distribuer le courrier. Il n’y avait pas de boîte à lettres et il entrait dans toutes les maisons pour donner les missives, et surtout le journal du pays imprimé à Auxerre : « l’Yonne Républicaine », qui paraît toujours.
Toute cette région viticole était profondément laïque, socialiste et anticléricale. Ma mère me racontait qu’à ma naissance, jour de la séparation de l’église et de l’état, elle avait demandé à mon père d’ôter la croix qui surmontait son bureau. Jeune institutrice, elle avait beaucoup souffert des ricanements des plus grandes élèves car il fallait commencer la classe par une sorte de prière. Comme elle chantait très bien, par la suite c’est par un chant à l’unisson que l’on commençait à travailler.
Au village, il y avait un maire avec adjoint et une dizaine de conseillers dont deux du hameau « le Val du Puits de Sacy », niché dans la verdure à trois kilomètres par la traverse, et près du bois qui regorgeait de lièvres, lapins, renards, sangliers, chevreuils. Leurs enfants venaient par tous les temps à l’école de Sacy, apportaient leur gamelle et mangeaient dans la salle de classe.
Le personnel municipal comprenait un garde-champêtre, un cantonnier et le tambourinaire qui annonçait tous les « avis » avec de retentissants coups de tambour. Il y avait aussi un corps de sapeurs-pompiers avec une pompe à bras toute rutilante de cuivres qui était entreposée dans une remise près des écoles avec le corbillard.
Les pompiers de Sacy en 1924 devant la mairie :

Pour la paroisse le curé, le sacristain et deux chantres qui avaient de fort belles voix.
À ma naissance le village comptait 900 habitants (à l’heure actuelle 250) et pas mal d’artisans : un maréchal-serrurier, un charron, un bourrelier, deux menuisiers, un cordonnier, un sabotier, un tonnelier. Les artisans faisaient leur note en fin d’année et ils la portaient à leurs clients le 1er janvier.
Sacy vivait au rythme des saisons. Le climat était rude, les hivers très longs. Le 1er mai, les jeunes gens mettaient devant la fenêtre de leur belle un tout jeune charme, et bien souvent les bourgeons n’étaient pas éclos.
Le printemps était donc tardif et il y avait très peu d’arbres fruitiers : quelques pruniers, pommiers, cerisiers, mais surtout des noyers et des pêchers dans les vignes, des pêches duvetées et dont la chair était couleur lie-de-vin.
Les Saxiates étaient de grands marcheurs, abattant leurs cinq lieues (vingt kilomètres) {24 km} à la journée, la hotte sur le dos contenant leur pioche. Ils étaient surtout vignerons mais cultivaient aussi la terre. Les plus aisés avaient un cheval, une vache, un cochon, des poules et des lapins. Les autres travaillaient à la journée, on les appelait les « journaliers » et ils étaient payés chaque soir (quarante sous par jour).
La monnaie consistait en deux pièces de bronze (le sou et le gros sous qui valait deux sous) et la pièce en argent d’un franc, et celle de cinq francs. Puis les pièces d’or : dix francs, vingt francs et cinquante francs.
Tous étaient besogneux et vivaient pauvrement, mais il n’y avait pas de miséreux. Tout le monde s’entraidait, on prêtait son cheval pour les labours. Je n’ai jamais vu une porte fermée à clé. Lorsqu’on arrivait à l’improviste au moment des repas, on mettait tout de suite une assiette pour vous. Les personnes âgées, une fois tous leurs enfants mariés, restaient dans leur demeure et les enfants, après l’école, passaient les voir pour écouter leurs souvenirs et grignoter des noix avec un morceau de pain bis.
Maintenant que j’ai situé mon village, son environnement et ses habitants, je reviens à mes racines.
Je vous ai dit que mes grands-parents habitaient en haut du village, en face des écoles où prenait la route de Vermenton. Le bourg est distant de neuf kilomètres avec gare, poste, écoles, hospice, docteur, pharmacie, gendarmerie, un hôtel de la gare et un autre en pleine ville.
Vermenton, gendarmerie :

La Cure, une belle rivière rapide aux eaux vertes se jetait dans l’Yonne à la sortie de Vermenton où se terminait le « flottage des bois ». Tous les fûts des sapins du Morvan (le « pin noir d’Autriche ») étaient très droits et servaient pour faire et poteaux télégraphiques et les étais de mine. C’était la Cure qui les véhiculait, sa vallée est très pittoresque et ses grottes d’Arcy-sur-Cure remarquables.
Arcy-sur-Cure, la grotte des fées :

Ma grand-mère Eugénie était née en 1840 {1841}. Elle savait lire, compter et un peu écrire. En 1894 {1895} elle est devenue veuve à nouveau. Sa fille aînée, Rose, était partie à Paris pour « se placer », comme on disait. Elle est entrée dans une famille aisée, les Boissard, où elle est restée jusqu’à la mort de madame Boissard en 1930. Cette dernière avait perdu tous les siens (guerre de 14-18) et ma tante a eu une vie très agréable. Elle était comme sa dame de compagnie, a fait de nombreux voyages (même en Italie), allait au théâtre… Sur son testament, madame Boissard avait tout donné aux pauvres, mais tante Rose a hérité de beaux meubles et choses de valeur que je possède aujourd’hui. En 1939 elle vivait toujours à Paris mais, à la déclaration de guerre en septembre 1939, elle est venue habiter chez moi à Sens où elle est décédée en décembre 1947.
Mes deux oncles, Honoré et Delphin, étaient aussi à Paris depuis leur adolescence. Seul, mon père Henri travaillait avec son père. À son retour de l’armée, après trois ans de service, il a donc repris la maréchalerie avec sa mère.
Honoré, l’aîné, était devenu chef du personnel à « l’écho de Paris », le journal qui était rue du croissant, et mon oncle était présent le jour de l’assassinat de Jaurès le 30 juillet 1914.
« L’écho de Paris » du 30 juillet 1914 :

Delphin, le cadet, travaillait aussi à Paris à la « Caisse des Dépôts et consignations ». Il était le plus ingénieux et inventif des trois garçons. Il était entré dans cet établissement comme « saute-ruisseau » à quatorze ans : il portait les ordres d’étage en étage et comme ils étaient nombreux, à dix-sept ans il avait inventé un système de téléphone qui a été admis par la direction et a très bien fonctionné. Mon oncle n’a jamais été récompensé pour son invention. À cette époque, le téléphone intérieur dans un immeuble n’existait pas. Seul le patron avait un appareil dans son bureau. Il sonnait et avait au bout du fil un opérateur qui le mettait en contact avec la personne souhaitée.
Mes deux oncles sont morts jeunes, ils avaient chacun une fille, disparues aussi.
Quant à ma famille maternelle ce sont les MEILLIER de Lordonnois, un hameau de Ligny-le-Chatel, non loin de Chablis et à une trentaine de kilomètres de Sacy.
Lordonnois :

Mon grand-père Isidore Meillier était cerclier (il faisait des cercles pour les tonneaux) et cultivait aussi le peuplier. La terre dans cette région est généreuse, le peuplier « ypréau » s’obtenait par des boutures qui en deux ans devenaient de petits arbres que l’on replantait dans toute la région.
Ma grand-mère Zélie Joliton {1853 – ?} était née en1853, elle avait perdu sa mère très jeune. Élevée par des sœurs dominicaines, elle savait lire, écrire, compter. C’était une lectrice infatigable. Je la revois encore quand elle est venue vivre avec nous à Sacy à la mort de mon grand-père, plongée dans la collection des Dumas que ma mère possédait en entier. Elle me racontait la guerre de 1870 où seule (son père était à la guerre) elle avait fait face à l’occupation des « Prussiens », comme elle disait, et leur avait tenu tête.
Ils habitaient une jolie maison basse dans le haut du Lordonnois avec une cour remplie de fleurs, close par un petit mur et une grille de plain-pied, une grande grange, une écurie, puis la cuisine, deux chambres et l’atelier de mon grand-père qui sentait bon le bois et où je faisais des guirlandes avec les copeaux.
Toutes les fenêtres étaient fleuries, et derrière la maison il y avait un beau jardin bien entretenu. À l’inverse de Sacy, les arbres fruitiers étaient nombreux à Lordonnois. Mes vacances chez ma grand-mère étaient un enchantement.
Ils avaient quatre enfants : deux fils et deux filles. Ma mère, Lucie, était née en 1876, ensuite Lucien (1879), Antonin (1881) et Clara (1884).
Ligny-le-Châtel, l’école des filles :

Ma mère allait à l’école à Ligny-le-Châtel et, après son certificat d’études que l’on passait à douze ans, son institutrice a demandé à mes grands-parents de continuer à l’instruire. Tous les jours elle allait donc à Ligny (4 km) et cette institutrice de village a osé la présenter au concours de l’école normale d’institutrices d’Auxerre, et elle a été reçue. C’est comme cela qu’en 1902 elle est arrivée comme institutrice titulaire à Sacy, après avoir exercé comme stagiaire à Fossoy {Lixy} près de Sens.
L’école étant en face de la maréchalerie, elle a donc connu mon père et ils ont fait un mariage d’amour. Je ne les ai jamais entendu se disputer.
Ils ont toujours habité l’école, c’était en 1903 et je suis née en 1905.
Ma grand-mère paternelle est restée à la maréchalerie. Comme je l’ai déjà dit, une maison à un étage avec une cour. Dans cette cour existait encore le « travail » pour ferrer les bœufs. Un espacement carré de 1m50 de côté avec à chaque coin une grande colonne de pierre taillée où l’on attachait le bœuf. Comme il ne plie pas le genou, il fallait le hisser pour pouvoir mettre les fers.
La boutique était spacieuse, elle était éclairée par deux grandes fenêtres devant lesquelles étaient deux établis. La forge était toujours allumée et combien de fois j’ai tiré le soufflet ! À cette époque, mon père forgeait les fers à cheval ou de charrue : avec de grandes tenailles, il sortait le bloc de fer incandescent de la forge et, avec son ouvrier, il le martelait sur l’enclume. C’était tout un art qu’il fallait faire en mesure.
J’entends encore les deux coups répétés du marteau de mon père suivi du coup plus long et plus lourd de la masse de l’ouvrier. Ensuite, quand le fer était étiré, on lui donnait sa forme sur la « bicorne » : l’extrémité en forme de cône de l’enclume.
Le métier de forgeron était dur. Mon père portait un tablier de cuir car de nombreuses parcelles incandescentes jaillissaient à chaque coup de marteau. Il avait aussi pour travailler un gilet noir et une casquette.
À côté de la forge il y avait un bac plein d’eau où le fer achevé refroidissait. Dans la boutique, deux enclumes, une perceuse et une découpeuse à main pour la tôle et les barres de fer et de nombreux outils. Mon père était aussi serrurier et très bon ouvrier en ferronnerie. Il a fait de nombreuses grilles ouvragées, qui sont toujours dans le village et au cimetière.
À côté de la boutique il y avait la cuisine avec son four à pain, et au premier étage quatre chambres et un grand grenier au-dessus. Une grande cave en deux parties avec la cuve à raisin était sous la grange.
L’hiver, on ferrait les chevaux dans la boutique, mais dès les beaux jours cela se passait dans la cour. Je sens encore l’odeur de la corne brûlée que les chiens venaient glaner autour de mon père. Il était très adroit, savait prendre le cheval par la douceur et ne les blessait jamais avec les clous si longs !
Je n’ai jamais eu peur des chevaux, mon père m’avait appris à leur parler, à les caresser, mais ce que je n’aimais pas c’était le jour où l’on coupait la queue des poulains. On y est obligé car elle deviendrait trop longue et gênerait pour leur harnachement.
Ma grand-mère Eugénie était une personne très alerte, de taille moyenne avec des cheveux blancs, un teint clair, pas ridée du tout. Elle portait toujours la coiffe du pays, un bonnet blanc brodé avec un plissé tout autour et deux longs rubans qu’elle nouait sous le menton. Le tout d’une blancheur impeccable. Le costume comprenait deux jupons de toile avec festons, une jupe foncée d’andrinople avec un grand tablier bleu et une camisole. Une pèlerine tricotée sur les épaules et un grand châle noir qu’on mettait en pointe avec tout un art pour les sorties.
Zoé Moine et la coiffe du pays :

Les hommes avaient de grosses chemises de toile, des pantalons de coutil épais avec une ceinture de flanelle enroulée autour de la taille, une blouse bleue et des sabots sans chaussettes. Dans les vignes, ils travaillaient même pieds-nus. Papa me racontait que son père, en piochant dans sa vigne, voyant quelque chose qui bougeait et pensant que c’était un gros ver blanc, a donné un coup de pioche sur le petit orteil de son pied. Il a tout simplement déchiré son mouchoir, fait un pansement serré sur le doigt coupé et continué son piochage. En rentrant au village il a lavé et soigné l’orteil au marc de Bourgogne.
Il faut que je vous parle de la lessive. C’était un grand jour qui avait lieu une fois par mois. Sous le hangar on mettait le « cuveau » sur le fourneau à bois qui servait aussi à faire cuire les betteraves et les pommes de terre pour les animaux.
le cuveau :

Ce cuveau était une cuve en chêne de 1m50 de diamètre sur 1m50 de haut. Dans le fond, on mettait de la cendre de bois, puis les draps bien étalés, les grosses chemises des hommes, les torchons, les serviettes à « nid d’abeilles » et ensuite le linge plus fin avec toujours de la cendre de bois et une bonne couche sur le dessus et on remplissait d’eau. On allumait le feu, pendant trois heures cela bouillonnait doucement et toutes les vingt minutes on recueillait le jus brun et on arrosait tout l’ensemble avec. La lessiveuse avec son champignon n’est venue que vers 1915. Le linge sorti du cuveau était mis dans des baquets de bois posés sur des brouettes et on allait le laver, battre et rincer au lavoir dont j’ai déjà parlé.
Revenons à mon école où j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence. On y accédait par une lourde porte de chêne ouvragée après avoir monté deux marches.
J’en garde le souvenir à mon petit doigt droit : un soir, à trois ans, alors que je faisais un caprice, ma mère poussant la porte je me suis agrippée du côté des gonds et mon petit doigt a perdu un bout de la première phalange.
Sacy, sortie des écoles :

La porte s’ouvrait sur un long couloir. À gauche, l’escalier de chêne d’une vingtaine de marches qui montait au premier étage avec couloir et quatre chambres. Sur la droite, une longue planche avec des crochets pour les vêtements des élèves, puis la porte de la classe et au fond la cuisine. À côté de la cuisine, la porte et l’escalier qui descendait à la cave et au sous-sol. La salle de classe était spacieuse, très bien éclairée par de grandes fenêtres, deux donnant sur la cour et la rue, deux sur les prés.
C’était une classe unique de filles de cinq à treize ans, toujours très chargée de 45 à 50 élèves.
Les tables étaient à deux places avec banc par rangées et suivant les cours (CP – CE – CM – CS). Le bureau avait une petite estrade avec une marche, un tableau noir sur chevalet, d’autres fixés au mur ainsi que de grandes cartes de France et d’Europe enfilées sur des crochets, que l’on changeait suivant la leçon.
Au milieu de la classe, un gros poêle à bois et au fond une bibliothèque bien garnie. Il y avait aussi un globe terrestre et une petite armoire contenant des minéraux et du matériel pour les leçons de chimie.
Le sol était fait d’un parquet de sapin lavé chaque jeudi par une femme du village.
En ce début de siècle, toute la France écrivait à l’encre violette. Oh ! L’odeur de cette encre me poursuit encore. L’élève de service de la semaine la faisait en dissolvant le contenu d’un petit tube (grand comme un tube d’aspirine) rempli d’une poudre dans un litre d’eau. Cette élève distribuait aussi ce lundi à chaque élève une plume « sergent major ». Seul le cours préparatoire écrivait au crayon.
La table avait un banc avec dossier, un pupitre fixe et deux encriers de porcelaine ancrés dans le bois. On avait un cahier du jour, un cahier de roulement (pour le classement du mois), un cahier de brouillon et aussi une ardoise.
Les livres étaient en parfait état et individuels, une grammaire, une histoire « Lavisse », une géographie, une arithmétique et un livre de lecture suivant le cours. Au cours moyen, nous lisions avec bonheur « Grands cœurs » de Amicis, rempli de récits passionnants et édifiants.
le « Lavisse » :

« Grands cœurs » :

Ma mère était une très bonne institutrice, elle n’a jamais connu d’échec à l’examen du certificat d’études. C’était « Madame ». Toutes les élèves l’adoraient et moi-même, quand je suis entrée dans la classe à cinq ans, j’ai dit « madame » et « vous » comme tout le monde.
La classe reflétait le pays, l’état d’esprit était vif, curieux, rempli de bon sens et il y avait une franche camaraderie entre nous. Pas de classe sociale. Tous les jours, sauf le jeudi, classe de huit heures à onze heures et de une heure à quatre heures.
Ma mère avait une mise soignée, un corsage avec beaucoup de plis, des manches gigot, une longue jupe foncée avec une balayeuse (sorte de bande rajoutée) et un tablier noir avec deux poches dans un tissu brillant, des bottines avec boutons que l’on fermait avec un crochet.
les manches « Gigot » :

« balayeuse » détachable :

Les élèves avaient toutes le tablier noir avec des plis et une berthe (sorte d’empiècement), des robes toutes simples, des bas noirs et des galoches (souliers assez grossiers à semelles de bois). Toutes avaient les cheveux bien tirés avec des nattes nouées avec des rubans. Sur la tête, un fichu. Mais le dimanche on portait une « charlotte », coiffure de fine mousseline blanche brodée et garnie de rubans, et des souliers à tige et à lacets.
le tablier avec la « berthe » :

La vie au village était gaie. L’hiver on allait à la veillée chez les voisins, les personnes âgées avec leur « couveau » et leur lanterne. Le couveau était un récipient de tôle avec un couvercle percé de trous. On mettait de la braise dans le fond et les personnes âgées une fois assises posaient le couveau entre leurs jambes sous leurs grands jupons.
le « couveau » :

Ces veillées étaient très animées, on racontait, chantait, cassait des noix et l’on faisait des gaufres dans la cheminée.
Dans la rue du village, pas d’éclairage. C’est pour cela que chacun avait sa lanterne avec sa bougie. Dans les maisons, on s’éclairait avec une lampe à pétrole suspendue au plafond, et dans les chambres avec la petite lampe « pigeon » à essence et son petit globe rond. Dans les écuries et les granges, la grosse « lampe tempête » à acétylène était bardée de fer. En cas de manque d’essence ou de pétrole, on avait le chandelier avec sa bougie.
lampe « pigeon » :

« lampe – tempête » :

Il faut maintenant que je vous parle des vendanges. Il paraît que la vigne avait été importée à Sacy par les Romains. Elle s’étendait à flanc de coteau ensoleillé sur un terrain caillouteux. Tout le travail se faisait à la main, taillage, essoumachage, piochage, arrosage avec le pulvérisateur contre le mildiou qui a dévasté le cépage par la suite.
Les ceps d’un mètre de haut environ par rangées étaient attachés à des « paisseaux », longue latte de bois de 4 cm de large sur 2 cm d’épaisseur plantée dans la terre.
Les vendanges étaient tardives, fin septembre début octobre. Quelle joie le départ des vendangeurs, tous à pied derrière les charrettes avec les « barlons », grandes cuves de bois de chêne ovales, chacun avec son panier de bois, sa petite serpette ou son sécateur, les hommes la hotte sur le dos.
les vendanges à Sacy :

On arrivait à la vigne et chacun prenait sa rangée. Le panier rempli, on le vidait dans la hotte du « houtteux » {hotteux = porte-hotte} et celui-ci déversait son contenu dans le barlon. À midi on faisait la pause au bout de la vigne en mangeant de la poule au riz qui réchauffait doucement sur un feu de vieux sarments.
On rentrait « entre chien et loup » au village où deux pressoirs installés dans la rue nous attendaient. Les raisins étaient vidés dans cette grande presse, un tourniquet actionné par une grosse barre de fer que deux hommes manœuvraient. Le cliquetis de ce travail s’entendait dans tout le village. Le jus de la treille coulait dans un grand baquet. Il y avait une sébile et chacun en passant pouvait goûter le vin nouveau. Il était mis dans des tonneaux non bondés dans la cave pour subir la fermentation avant d’être soutiré.
bonde de tonneau :

Une partie de la nuit, les pressoirs fonctionnaient et les jeunes vendangeurs dansaient sous la halle de la mairie. Cela durait trois semaines.
Mes premières années ont été très paisibles. Ma mère était une bonne marcheuse et que de promenades nous avons fait dans toute la campagne ! je connaissais les endroits si différents du finage, les bois remplis de muguet en mai, la prairie avec ses « quantins » en juin, en septembre les « mergers » couverts de noisettes et les girolles dans les bois à l’automne.
Le jeudi, j’allais souvent avec ma mère à la ferme de la Loge (3 km) qui avait une forge et où mon père ferrait leurs chevaux. Les fermiers, les Picq, étaient de véritables amis.
Je revois la longue table de chêne avec ses bancs où madame Picq nous préparait toujours un bon goûter. Ils étaient métayers et la ferme était très importante : une mare au lieu, une nombreuse basse-cour, des granges, des hangars, des écuries, des étables, une grande bergerie et une belle maison d’habitation. La terre était fertile : blé, avoine, betteraves et maïs. Nous sommes toujours restés en relation et Simone, une de mes filleules, est la fille d’Yvonne Picq qui avait cinq ans de plus que moi.
À Sacy, mes parents étaient très aimés et, au moment de la chasse, il n’y avait pas de jour où nous n’étions invités à manger le lièvre ou le lapin de garenne. Et aux battues de sanglier on nous apportait toujours un morceau de sanglier. Les bêtes tirées étaient partagées entre les chasseurs et les rabatteurs.
La commune était giboyeuse, si bien qu’à la guerre de 1914, lorsque tous les hommes étaient au front, des hordes de sangliers dévastaient les jardins et les champs, à la recherche de pommes de terre.
L’année 1910 a marqué dans ma petite enfance. J’allais avoir cinq ans et entrer à l’école de ma mère. Ce fut aussi mon premier voyage à Paris, l’année de la grande inondation et de la comète de Halley.
La patronne de ma tante Rose nous avait invités tous les trois. Le voyage par le train était très long : Vermenton, Auxerre, puis la gare de Laroche-Migennes où l’on changeait de train après une attente de deux heures. De ce voyage je retiens toujours la campagne inondée.
Madame Boissard avait un appartement cossu au deuxième étage de l’avenue du Maine, avec de belles fenêtres avec balcon donnant sur l’avenue. J’étais fascinée. Tout était recherché : les beaux meubles, les tapis, les tableaux, les tentures et les double-rideaux, les bibelots et, devant chaque cheminée de marbre, une salamandre chauffée au coke avec des carreaux de faïence multicolores. L’éclairage était au gaz avec manchon et de belles lampes à pétrole à pied sur des tables basses. Il y avait un salon Louis XV et une grande cuisine, avec toute la batterie de cuisine étincelante.
poêle « salamandre » :

Madame Boissard prenait le petit-déjeuner au lit. J’allais lui dire bonjour et je la trouvais merveilleuse, toujours bien coiffée, parée de ses bijoux, comme trônant sur son lit richement garni et orné. Elle me donnait des bonbons à la violette dont je n’ai jamais retrouvé le goût.
Inondations à Paris, 1910 :

Je suis allée voir la Tour Eiffel, et, au « Bon Marché » (l’ancien magasin du « bonheur des dames » de Zola), maman m’a acheté une poupée. C’était ma première, elle avait une tête de porcelaine et elle fermait les yeux. Sa robe de satin bleu clair me dicta tout de suite son nom : « Bleuette ». Mais l’année suivante, en descendant l’escalier avec ma poupée dans mes bras, je suis tombée dès le début de la vingtaine de marches. Ce fut mon premier gros chagrin. Mes parents lui ont tout de suite fait remettre une tête à Auxerre, mais ce n’était plus Bleuette. Et de ce jour je n’ai presque plus joué à la poupée.
Paris, le « Bon Marché » :

Maman m’avait aussi conduite aux Invalides et au musée. Je demandais sans cesse qu’on m’achète un petit soldat de plomb, et comme on me disait que c’était impossible, j’ai presque fait un scandale en criant : sortons de ce magasin où l’on ne peut rien acheter ! ».
Que de choses j’ai racontées à mes camarades en rentrant à Sacy ! La vie s’égrenait toujours paisible au gré des fêtes carillonnées ou autres. Le premier janvier on se présentait les vœux. La formule était : « bonne année, bonne santé, et le paradis à la fin de vos jours ». Le 22 janvier c’était la saint Vincent, la fête des vignerons, puis le 2 février la chandeleur, où l’on faisait des crêpes. Venait ensuite la fête des conscrits qui allaient passer la révision à Vermenton et revenaient avec leurs cocardes « bon pour le service », tout enrubannés.
Les Rameaux et Pâques arrivaient vite, on allait dans le jardin chercher les « roulées », des œufs cuits durs et teintés en jaune avec de la pelure d’oignon ou en violet avec des anémones violettes qui poussaient dans les friches et que l’on appelait des « chouquesiaux ». Plus tard, la maison de ma mère à Villeneuve St Georges a porté ce nom en souvenir de Sacy.
Le mois de juin avait sa fête des narcisses, puis le 14 juillet était très fêté : la veille, retraite aux flambeaux avec des lampions, le tambourinaire en tête, puis bal sous une rotonde. Le lendemain, jeux dans la prairie (la fenaison était terminée) : courses en sac, jeux de force, d’adresse, de tir, distribution de bonbons aux enfants et grand bal.
Le premier dimanche de septembre c’était la fête du pays, « la décollation de St Jean Baptiste ». Il y avait un manège de chevaux de bois tourné par un cheval, une boutique de tir et de bonbons et sucreries, et la rotonde pour le bal.
Dans l’hiver quelquefois un montreur d’ours passait et un cinéma ambulant nous donnait dans la salle de café Couchat « l’arroseur arrosé » sur un drap tendu.
Puis venaient la Toussaint et Noël. Pas de sapin à cette époque, on mettait ses sabots dans la cheminée et le Père-Noël y descendait de menus cadeaux : une boîte de cubes avec six images que l’on devait reconstituer, une petite dînette, un jeu de puces, un petit nécessaire de couture et une orange.
On allait dans les bois chercher du houx et une grosse touffe de gui, que l’on accrochait dans la pièce principale. J’ai gardé cette habitude et le 31 décembre j’achète toujours une boule de gui au fleuriste.
J’ai parlé aussi de la comète de Halley qui devait annoncer tant de malheurs. On la voyait le soir vers 18 heures avec sa longue traînée lumineuse disparaître au fond de la vallée sur Vermenton. Et les années noires se sont installées. Le 2 août 1914, à la mobilisation générale, mon père avait quarante ans. Il est parti avec tous ceux du village et combien ne sont pas revenus, la longue liste sur le monument aux morts devant l’école en fait foi. {le monument aux morts a été déplacé à côté du cimetière !}
devant l’école de Sacy, le monument aux morts :

Nous n’avons vécu que dans l’angoisse perpétuelle et l’attente du facteur. La correspondance se faisait avec des cartes très minces de franchise militaire, d’un côté un faisceau de drapeaux alliés où l’on mettait l’adresse, de l’autre la correspondance.
On écrivait avec le « crayon à encre » que l’on mouillait avec de la salive. Les permissions étaient rares, ma mère est allée deux fois sur le front au risque de sa vie retrouver mon père dans un cantonnement, prêt à monter aux tranchées. Il a fait toute la guerre ; la Marne, Vauquois, la côte 504, Verdun, comme caporal mitrailleur au 204e régiment d’infanterie d’Auxerre.
En juillet 1918, comme il venait d’avoir quarante-quatre ans, il a eu la chance d’être envoyé dans une usine d’armement à Épernon en Eure-et-Loir. Pour nous le cauchemar était fini.
Tout le village était avec ses « poilus ». Les femmes avaient pris la pioche et la charrue et les travaux des champs se déroulaient selon le rythme habituel. Le soir, on tricotait. J’en ai fait, des passe-montagnes, des cache-nez, des tricots et de grosses chaussettes avec cette laine rêche couleur d’ombre que l’on nous distribuait par écheveaux à la mairie.
À Sacy, les familles avaient beaucoup d’enfants, une moyenne de quatre à cinq, et beaucoup un ou deux enfants de l’Assistance Publique qui leur permettait d’avoir un petit apport financier. J’ai toujours vu ces enfants considérés comme de la famille, ils allaient à l’école régulièrement et une fois placés, à seize ans, par l’Assistance, revenaient aux vacances chez leurs parents.
Sacy, comme tous les pays vignobles, fréquentait peu l’église ; les hommes disaient être plus près de Dieu dans leurs champs que dans son église et, aux enterrements, ils n’entraient pas et restaient à bavarder sous les tilleuls.
En 1916, en mai, à une de ses permissions, monsieur le Curé nous a fait faire notre première communion. Nous étions six filles et quatre garçons. La femme du sacristain nous avait fait le catéchisme et le vieux curé de Nitry disait la messe un dimanche sur deux. La journée a été bien triste, j’étais seule avec ma mère et ma marraine qui m’avait prêté sa robe de communion.
Avant 1914, elles étaient belles les messes chantées en latin. L’un des chantres, Delphin Barbier, tenait l’harmonium et était le père de mon filleul Germain. À l’élévation, on distribuait le pain béni avec une grande corbeille. Chaque famille, même non pratiquante, devait sacrifier à cette coutume plusieurs fois par an. Cela s’appelait « porter le pain béni » et on achetait la plus belle miche chez le boulanger. À la sortie de la messe, le sacristain portait le reste de la miche qu’on appelait « le chantiau » chez la famille désignée pour le dimanche suivant.
Ma grand-mère Eugénie est morte en janvier 1915 {28 décembre 1916}, mon père a pu avoir une permission de 48 heures et est arrivé au moment où l’on quittait la maison mortuaire.
Mon grand-père maternel Isidore Meillier était décédé en juillet 1913 et ma grand-mère Zélie s’ennuyait à Lordonnois, elle est donc venue s’installer à la maréchalerie mais elle a toujours pris ses repas avec nous. À l’inverse de ma grand-mère Eugénie, très indépendante, qui ne dînait que le dimanche à l’école avec nous.
Lorsque je suis entrée à l’école en octobre 1910, je savais lire. Tous les soirs j’étais avec ma mère lorsqu’elle préparait ses tableaux de lecture avec la craie « Robert » blanche pour les consonnes, de couleur pour les voyelles et les sons, et j’avais ainsi appris à lire.
En 1917 j’avais douze ans, ma mère gagnait cent francs par mois. Avec le certificat d’études elle me fit passer le concours des bourses. La guerre continuait depuis trois ans, les soldats étaient partis joyeux, la fleur au fusil, galvanisés par toute cette littérature revancharde de René Bazin et les chants patriotiques. Mais il y avait déjà tant de morts ! la montée aux tranchées par les boyaux boueux était hallucinante. Déjà une autre littérature avec « les croix de bois » de Dorgelès et « le Feu » de Barbusse montraient l’horreur de cette guerre.
Mon père parlait peu des combats à sa dernière permission, en mai 1918, il était très triste. Il y avait eu des mutineries et il était resté meurtri car il avait fallu défiler devant les soldats tombés au poteau d’exécution.
J’aimais beaucoup mon père, il était toujours gai et si bon et généreux. Il est mort le 2 mars 1933, deux mois avant la naissance de mon fils en qui je l’ai retrouvé. Ma mère était sévère, il fallait obéir de suite, avait la main leste et bien souvent en classe j’ai reçu une gifle qui ne m’était pas destinée.
En octobre 1917, en pleine guerre, je suis donc partie comme pensionnaire à l’école supérieure de Joigny. Ce fut un grand déchirement et les plus mauvaises années de ma vie. Je partais pour le trimestre entier à cinq heures du matin avec le courrier de Nitry qui portait les lettres au train de sept heures à Vermenton et chaque fois je pleurais à chaudes larmes. La voiture était petite avec une capote en cuir sur deux roues. Le courrier était un brave homme qui parlait et chantait tout le long du parcours. Quand le cheval ralentissait, il criait : « hue, Rouge, n’écoute pas les conversations ». Et quand il repassait à Sacy à l’heure de la récréation il disait à Maman : « la petiote a fini de pleurer à la cabane d’Essert ».
J’arrivais donc comme « boursière » dans une ville bourgeoise, collet monté, sous-préfecture avec garnisons qui s’étalait au bord de l’Yonne. L’école supérieure était dans la partie haute de la ville aménagée dans le château près de l’église St Jean. On y arrivait par une rue très commerçante, « la rue montant au palais », et très étroite. Il y avait de grands murs et une porte toujours fermée. Les salles de cours étaient au rez-de-chaussée et au premier. Les dortoirs dans les combles au second. On y gelait l’hiver, le matin, lorsque nous faisions notre toilette dans le long couloir où nous avions chacune notre petite cuvette sur une planche, la serviette était raide.
Joigny, école supérieure :

Cet hiver-là fut celui de la grippe espagnole et j’ai vu mourir à mes côtés une de mes amies, il n’y avait pas d’infirmerie et dans ce grand dortoir nous étions près de quatre-vingt.
Le château avait de grands souterrains, même des « oubliettes » que l’on prenait pour se rendre dans la cour, toujours groupées par classe. La discipline était très sévère, interdiction de parler dans les escaliers, au réfectoire, promenade de deux heures le jeudi et le dimanche en rangs, jamais en ville, mais dans la côte St Jacques près de l’école, couverte de vignobles, avec les « pionnes ».
Nous nous levions à sept heures, et à huit heures moins le quart nous avions toutes un service (balayage, corvée de bois, allumage et entretien des poêles, des salles de classe et vaisselle). La nourriture en ces années de guerre était détestable. À Sacy j’avais toujours mangé à ma faim avec les œufs, du laitage et des légumes. Le matin à sept heures et demie, devant la porte du réfectoire en plein vent, on faisait la queue pour avoir la ration de pain de la journée (200 grammes de pain gris) et souvent, à midi, il n’en restait plus rien. Nous avions la soupe matin, midi et soir et je me souviendrai toujours du riz gris gluant qui sentait la souris. Le seul plat valable, une fois par semaine, était un hachis Parmentier.
L’école supérieure était très importante, nous étions près de deux cents internes de douze à vingt ans car on y préparait aussi le brevet supérieur. C’était une très bonne école, des professeurs remarquables et justes, toutes des femmes. Madame Cottereau, professeur de français, ressemblait à Georges Sand, ses cours étaient passionnants. L’autre, mademoiselle Ferdut, était moins romantique.
J’aimais beaucoup la musique et le professeur d’anglais et de chant, mademoiselle Gras, m’avait prise en amitié. J’allais chez elle et elle me faisait jouer du piano. Je suis arrivée à me débrouiller pas trop mal, ce qui m’a bien servi plus tard à l’école normale.
Nous n’avions pas d’uniforme mais des vêtements sombres et une blouse grise pour la classe. Seul le chapeau, souvent choisi par la directrice et les grandes élèves, était imposé. Il n’allait guère aux plus jeunes et je me souviens d’un affreux feutre bleu foncé avec sur le devant une grosse pensée de laine tricotée minable.
Les jours passaient et, étant boursière, je travaillais dur car je ne voulais pas que ma bourse me soit retirée. J’étais une bonne élève, j’avais des amies, surtout une externe, Germaine Hamelin. Son père était sénateur, maire de Joigny. Ses parents avaient une grande librairie et l’imprimerie du journal républicain de Joigny. C’est ce qu’on appelait les « notables ». Sa sœur était mariée à un fils Delage, le constructeur d’automobiles.
Je ne suis jamais allée chez eux mais Germaine m’apportait souvent les livres nouveaux. C’est comme cela que je me suis fait confisquer « la garçonne » dans un coin de la cour où je la dévorais.
Et puis le 11 novembre 1918 est arrivé. Le soir avant le dîner la directrice a permis de sortir en ville en rangs, sur les quais. La foule était là, mais calme et silencieuse et marchait lentement. La ville s’étageait des quais jusqu’à l’église et le château (notre école). On entendait le bourdon de St Jean. Tous les bords des fenêtres avaient des lumignons, sorte de lampes à huile à flamme tremblotantes et dans le noir de la nuit, cela ressemblait à une veillée funèbre. J’étais très impressionnée. Les bâtiments du régiment d’artillerie donnaient sur les quais. De vieux réservistes montaient la garde, le regard vide. Il y avait eu trop de deuils.
Il a fallu attendre 1920 pour avoir une vie presque normale. Je préparais alors le brevet élémentaire et le concours de l’École Normale d’Auxerre. Il y avait plus de 150 candidates et j’ai été reçue septième sur vingt en juin 1923.
Me voilà donc dans la même École Normale que ma mère. C’était un bâtiment imposant. On entrait dans une cour avec des arbres splendides et arbustes, des massifs de fleurs. Après le perron, on entrait, à gauche la loge du concierge, à droite le parloir. Le hall d’entrée s’ouvrait alors sur les galeries, elles étaient toutes autour d’une cour intérieure en profondeur avec quatre à cinq marches.
Auxerre – École Normale :

Face à la cour jardin et à la rue, à gauche, une très belle bibliothèque bien fournie d’ouvrages littéraires, scientifiques, philosophiques, le bureau de la directrice, un grand palier menant au premier et l’infirmerie. À droite, l’économat et le réfectoire. Sur le côté gauche, toutes les salles de classe et l’amphithéâtre, sur le côté droit les salles d’étude et une salle avec piano qu’on appelait le salon. Tout le carré du fond était occupé par une grande salle de gymnastique avec agrès, barres parallèles, cordes à nœuds et corde lisse, poutre à grimper et les sanitaires.
De la salle de gymnastique on descendait dans le potager bien entretenu avec de nombreux arbres fruitiers. Qu’elles étaient bonnes les cerises au mois de juin ! Sur le côté il y avait aussi un grand terrain de jeux avec saut, basket et volley-ball.
Au premier se trouvaient les dortoirs, un par promotion. Ils étaient vastes avec de beaux parquets cirés. Nous avions chacune un box avec une fenêtre ; sous la fenêtre, la cuvette et le pot à eau. Une chaise, un lit et une petite commode complétaient l’aménagement de ce box. Ils étaient tous fermés par un grand rideau sur grosse tringle que l’on devait ouvrir pour la nuit. Le dortoir comprenait vingt-quatre box en deux rangées séparées par un large espace. À l’entrée nous avions chacune un vestiaire dans une salle où étaient le point d’eau et les toilettes.
Dans les sous-sols, très vastes, il y avait la chaudière à charbon (nous avions des radiateurs), les douches, les cuisines avec les réserves pour l’alimentation. L’éclairage était au gaz avec des becs à manchon.
Le personnel, pour entretenir cette grande maison, était peu nombreux : un couple (la femme tenait la loge et le mari s’occupait du potager et du chauffage), une lingère, une cuisinière avec deux aides, deux femmes de ménage pour les salles de cours et les galeries, et une infirmière.
Les dortoirs étaient entretenus par nous tous les matins après le petit-déjeuner. Balayage et encaustiquage, que de folles parties de patins nous avons faites sur les parquets cirés !
Pour entrer à l’école normale il fallait juste apporter son trousseau marqué à ses initiales, et un numéro (j’avais le 55). Il comprenait toute la literie (draps, couvertures, édredon, serviettes, torchons, mouchoirs et linge de corps). Il n’y avait pas d’uniforme, seule une tenue simple et classique était exigée. Nous avions des blouses pour les cours et un costume de gymnastique fournis par la maison de nouveautés « Soisson et James » dont le petit-fils Jean-Pierre Soisson est actuellement ministre du travail et maire d’Auxerre.
Les blouses étaient assez coquettes, boutonnées dans le dos avec un liséré de couleur à l’empiècement et aux poches, et selon la promotion (le nôtre était bleu). Le costume de gymnastique était seyant : une culotte courte un peu bouffante et une tunique assez longue d’une jolie couleur tango (la couleur à la mode) {orange tirant sur le rouge} pour notre promotion qui était la 123 – 126.
La durée des études à l’Ecole Normale était de trois ans. Il y avait donc trois promotions en permanence d’une vingtaine d’élèves chacune.
Nous étions libres. Pour sortir, juste on devait signer dans le hall le registre des sorties indiquant les heures de sortie et de rentrée.
Dans les salles d’étude, c’était une élève (qui changeait chaque semaine) qui assurait au bureau la surveillance. Il y avait rarement des problèmes, mais nous avions l’esprit frondeur. Au début de 1924 nous étions en opposition avec notre économe (une belle personne assez arrogante) qui ne variait guère les menus. Nous organisâmes de nombreux monômes sous les galeries et elle a été mutée.
Par contre, notre directrice madame Vincent et nos professeurs (tous féminins) étaient parfaits. Encore maintenant j’éprouve le regret de ne pas avoir assez travaillé en classe (sauf en français avec mademoiselle Seguin). Les « Joviniennes », comme on nous appelait, avaient une très bonne formation, supérieure à celle des normaliennes venant des cours complémentaires, et je me suis un peu laissée vivre.
C’est à l’École Normale que se sont forgées des amitiés durables avec Madeleine Bonnichon, nous étions déjà ensemble à Joigny. À Auxerre, nous étions toujours assises à une de ces tables à banc à deux places. Son père était chef de culture à l’école agricole de La Brosse à Venoy, près d’Auxerre. Nous avions chacune notre bicyclette dans les sous-sols et dès le samedi nous partions pour La Brosse. Quels bons moments j’ai passés avec eux, ils avaient une vie toute simple, logeaient à la ferme-école et, dans l’après-midi, nous allions à Quenne voir les grands-parents de Madeleine.
Quenne – l’église :





























