Jeanne PRÉAU (Essert 1901-Paris 1994). MÉMOIRES

Mon père (Félix Amable, dit Octave Préau, 1880-1915) a donc rencontré maman (Berthe Piault, 880-1957) et puis, qu’est-ce que tu veux, ils se sont aimés. Seulement – maintenant on trouverait ça drôle – mais à l’époque il ne fallait pas avoir connu de femme, ou d’homme, avant le mariage. Il fallait se marier vierge. Remarque que c’était très bien, n’est-ce pas ? Seulement, autres temps autres mœurs, je ne juge personne. Donc un jour de mois d’avril, eh bien ils se sont rencontrés je ne sais pas où ni comment, toujours est-il qu’un jour ma mère a été obligée de dire à sa mère (Eugénie Bourdillat, 1845-1918) qu’elle était enceinte. Ça a fait du bruit ! La famille Piault, tu te rends compte ? La pauvre maman, elle a dû pleurer toutes les larmes de son corps ! Enfin maman s’est mariée en noir et on a fait une petite noce évidemment. Maman était enceinte de six mois. Et voilà qu’un soir je dis à mes parents : « maman, je n’ai jamais vu ta couronne de mariée, où est-ce que tu l’as mise ? » J’ai été très grondée. Mon père a dit : « moi, d’abord, j’ai toujours détesté ça, une espèce de couronne avec des fleurs en cire qu’on met sur sa tête, c’est affreux ». Maman s’est mise à pleurer. « Je te demanderai de ne jamais reparler de ça, je te le défends ». Je ne leur en ai jamais reparlé. Moi je ne savais rien, naturellement.
Mais ils ont été très heureux. Ils ne pensaient que l’un à l’autre. Mon père et ma mère ne se quittaient jamais, elle était tout le temps avec lui. Elle travaillait tellement que quand la sage-femme a vu l’enfant qui naissait (j’ai été accueillie à terme, je suis née le 23 décembre 1901) elle a dit : « eh ben, si on la tire, celle-là… Autant un chat écorché ! ». C’est grand-mère Nathalie (Joséphine Berault, 1857-1935) qui m’a raconté ça. Elle a grondé maman ! Et elle a dit : « vous savez, monsieur Préau, si jamais on la tire, votre femme… Ce sera bien de votre faute, parce qu’elle a les os et la peau, et la petite aussi ! »
Octave Préau, Berthe Piault, Lucienne Préau, 1909 :

Après la naissance d’Aline (Aline Préau, 1904-1939), avec grand-mère Nathalie très occupée avec maman qui était obligée de rester couchée, et avec ma petite sœur, moi on m’a confiée à une institutrice d’Essert qui s’appelait madame Bruley. C’était une veuve d’officier. Son mari avait été tué à la guerre. Elle avait des diplômes et avait demandé à être institutrice dans un petit village. Elle s’est beaucoup occupée de moi. Je te dirais que j’avais peut-être trois ans, mais je me rappelle beaucoup comme j’étais bien chez elle. Elle savait bien m’amuser. Elle me donnait à manger, elle me donnait des friandises… J’étais heureuse ! jusqu’à trois ans j’étais très heureuse. Je me souviens encore, j’étais sur ma grande chaise, je cognais une fourchette sur la table et je disais : « Alala… Talala… Talala… » : je voulais de la salade !
J’étais chez madame Bruley pendant qu’on a élevé ma petite sœur, avant qu’on la tire, et maman aussi, pendant environ deux ans, deux ans et demi, le temps qu’elles se remettent toutes les deux. À la campagne on avait de très bons fruits et légumes : maman s’était remise, et bien remise, et ma sœur Aline a toujours été très délicate.
Lucienne, Jeanne, Aline Préau, 1911 :

Étant tout le temps grondée, je me suis renfermée complètement, je ne parlais presque plus après la naissance d’Aline. C’est vrai qu’elle était si jolie ! Elle était jolie comme tout. Très frisée, blonde. C’était ton grand-père, Papy (Julien Sautereau), qui était très blond. Elle était blonde avec un reflet roux, les cheveux très très frisés au point qu’elle se peignait avec un peigne de fer. Elle avait les cheveux crépus comme un nègre. Beaucoup de mal à se coiffer. Elle était si mignonne !
Et puis moi j’avais toujours cet œil qui s’en allait dans le coin, c’est pas de ma faute ! Grand-mère Nathalie disait « elle ressemble à ma grand-tante religieuse qui avait un œil comme ça ». Maintenant ça ne me gêne plus, mais étant jeune ça me gênait beaucoup parce que j’étais tout le temps grondée. On me disait : « Jeanne ! Regarde droit ! ». Et j’essayais de regarder droit. Tu vois, je regarde droit en ce moment ? Eh bien pour moi il me semble que je louche quand je regarde comme ça. Alors j’essayais de faire ça quand on me photographiait.
Jeanne Préau, 1909 :

J’étais grondée tout le temps. Mon père (qui plaisantait) rentre, j’étais en train d’essuyer la vaisselle. Il dit : « elle essuie une écuelle neuve, je vous parie qu’elle va la casser ! ». Crac ! j’ai fait tomber l’écuelle.
J’étais tout le temps grondée. Ma mère était pareille, ils disaient toujours l’un comme l’autre. Toujours ma sœur avait raison. Je me souviens d’un soir, j’avais peut-être une dizaine d’années, j’étais partie m’amuser. Je reviens au crépuscule. On buvait de l’eau avec une casse dans un seau. Je bois. Maman dit « c’est toi mon Lili ? Tu as bien soif ! ». Les larmes aux yeux je m’en vais, jamais elle ne m’avait parlé comme ça ! Lili, c’était Aline.
Je n’ai pas eu une enfance heureuse. Après mon père a été tué à la guerre et je suis toujours allée aux champs et partout… Et j’étais grondée tout le temps, encore après la mort de mon père. Un jour grand-père Anselme (Anselme Piault, 1846-1922) et grand-mère Génie (Eugénie Bourdillat, 1845-1918) coupaient, dans le champ de la vallée, du grain je crois. Et ils me disent : « Tu gardes la vache en bas. Attention ». Alors moi, à huit ans… La vache était tranquille, bien sûr. Elle avait pris la manche du gilet de grand-père qu’elle était bien en train de mâchouiller. Après, la grand-mère : « oh ! La vache ! La vache
qui mange le gilet de grand-père ! ».
Anselme Piault et Eugénie Bourdillat, 1909 :

Mais j’étais tout le temps grondée ! Une fois, plus âgée, mes vaches devaient passer par un chemin où il y avait des betteraves de chaque côté. J’ai eu de la peine, mais elles n’ont pas pris de betteraves. Je redescends, et tante Claire (Claire Joublin, 1884-1977, épouse de Charles Piault) m’a bien grondée, elle m’a dit que j’avais laissé mes deux vaches manger ses betteraves. On a su plus tard que c’étaient les vaches de chez madame Berault, les fermiers, qui avaient mangé les betteraves. J’étais tout le temps grondée, on disait tout le temps que j’avais tort.
Claire Joublin :

J’avais peut-être dix ans, mes parents étaient dans la grange. J’y vais et je dis : « Est-ce que je peux vous aider ? Je peux peut-être moudre des betteraves ? » (on mettait les betteraves dans un instrument, on tournait une manivelle et la betterave tombait en lamelles. On mélangeait les betteraves moulues avec des « balles », qu’on appelait, d’avoine ou de blé, ensuite on donnait ça aux vaches et ça leur donnait beaucoup de lait. Avec de la paille hachée, aussi. On appelait ça un « mélange »). Alors j’entends : « Alors, y’a pas moyen ? Tu peux pas rester à la maison ? Ah, c’est quand même malheureux qu’on ne puisse pas être cinq minutes tous les deux tout seuls ! ». Je suis partie en pleurant. J’avais voulu rendre service et j’étais bonne à rien !
Un jour je menais les vaches au champ. J’avais huit ans, bientôt dans mes neuf ans. J’étais avec un des garçons du pays qui s’appelait Julien Chaudron. Moi, j’avais envie d’avoir de la viorne. C’est une plante qui grimpe aux arbres, qui fait un peu comme la glycine et qui fleurit blanc. Et j’en avais envie pour me faire une couronne. Alors Julien (on était à peu près du même âge) dit : « attends, je vais te la tirer ». Et pendant ce temps-là nos deux vaches se sont battues. Il y avait une vache qui avait perdu une corne, une fois, l’humeur s’était mise dedans et on avait été obligés de l’abattre. Alors mon père avait dit : « si jamais tu revenais avec une vache qui ait une corne en moins, tu sais que tu prendrais quelque chose ! ». J’avais si peur de mon père, je me précipite pour séparer ces deux vaches qui se battaient. Je me mets entre les deux bêtes. J’ai eu la jambe écrasée. Elle était complètement écrasée au milieu, une fracture ouverte, et une seconde fracture plus haut. Alors je me lève et crac ! Ma jambe, elle s’est pliée ! C’est cette jambe-ci. On ne le voit pas beaucoup, mais il y a un trou. J’avais l’artère presque tranchée.
Julien se met à courir au village en criant : « au secours ! au secours ! ». Quand on m’a redescendue, si vous saviez ce que j’ai souffert ! Le téléphone n’existait pas, on a couru en vitesse à Vermenton chercher un jeune docteur, le docteur Béliard. Il a dit : « allez me chercher tous les hommes du pays. Ils vont se relayer. Il faut qu’ils appuient sur l’artère parce qu’elle perd tout son sang ». Alors voilà mon père que je vois, qui avait les larmes aux yeux ! Alors je lui dis : « papa, tu m’aimais donc ? ». Ça leur a fait quelque chose ! « Je croyais que vous ne m’aimiez pas », que je leur ai dit. Parce que j’étais tout le temps battue. Il n’a pas répondu.
Le docteur m’a mis des attelles. J’ai passé une de ces nuits ! Le docteur a dit : « la jambe est tellement abîmée, il y a une première fracture, il faut que je la redresse ou elle va rester tordue ». Il l’a redressée. J’ai souffert cette nuit-là ! j’ai souffert ! Si vous saviez ! Je ne disais rien, je gémissais malgré moi. La première nuit, après qu’il ait remis les os et qu’il ait arrangé ça de son mieux, j’étais dans une chambre où je me débattais dans du fil… Je ne peux pas vous dire ce que j’ai souffert. Et je ne disais rien ! Si je me suis plainte c’est en dormant, avec la fièvre. J’avais tellement peur de mon père. Tous les jours le docteur revenait. Au bout du troisième jour c’était déjà repris. Et puis par la suite ça s’est remis. Mon père, qui était très adroit, m’a fait deux béquilles. Moi je m’appuyais très bien sur l’autre jambe. Je m’amusais, je sautais, … Le docteur a dit « il ne faut pas faire ça, qu’est-ce que la colonne va prendre ! ». Et après elle fatiguait, ma jambe, alors je m’appuyais de l’autre côté.
Où j’ai trouvé ma vocation c’est quand j’ai appris à coudre. À coudre et à broder. Je suis allée en apprentissage à Vermenton chez une couturière. J’ai commencé par faire des surfilages, et puis après j’ai appris à coudre à la machine, et puis à tailler avec un patron, et puis après j’ai fait des patrons toute seule. C’est comme ça que j’ai appris à coudre.
Et puis après je me suis mariée. C’était un mariage de raison. Je me disais : « maman, elle est toute seule, elle ne pourra pas continuer la culture ». Je me suis mariée comme une enfant ! Absolument ! Je n’avais pas pensé.
Julien (Julien Sautereau, 1892-1972), il parait que c’est tante Marie Sautereau (1888-1978), sa sœur, qui lui avait dit : « tu devrais venir voir Jeannette, elle est bien gentille et elle a bon caractère ». Bon. C’est un jour qu’elle m’a raconté ça. Julien m’avait dit que si je ne me mariais pas avec lui il en mourrait ! Et quand je me suis confessée à monsieur l’abbé Rousseau je lui ai dit : « je vais être obligée de me marier parce qu’il dit qu’il va mourir ». Qu’est-ce que j’étais enfant ! J’avais dix-huit ans à ce moment-là. Maman avait dit : « je la trouve un peu jeune, il faudrait attendre ». Alors il a attendu, bien sagement, n’est-ce pas. Il venait faire sa cour. Une fois maman lui dit : « mais vous venez bien tard ! ». Et lui il dit : « Eh bien, j’étais allé faire des courses à Vermenton et mon vélo m’a ramené directement à Essert, sans que je le veuille ». Tellement il était épris ! Alors moi ça me faisait un peu drôle, parce que moi je l’aimais… raisonnablement ! Parce qu’il était gentil, il était délicat, et tout… Et moi je me suis mariée comme une enfant. Absolument. Mais c’est extraordinaire ! Et puis après j’ai eu mes enfants, et puis ma foi je les ai élevés de mon mieux, quoi ! On était très… comment dirais-je ? Très chrétiens, dans notre génération. Dans notre pays, quoi.
Julien Sautereau et Jeanne Préau, 09/04/1921 :

Maman Réti (Julie Rétif, 1821-1901) habitait la maison la plus loin dans le pays. A gauche, où habitent maintenant Léon et Suzanne Rouard. Cette maison a été à vendre quand nous étions jeunes mariés, avec ton grand-père. Mais moi j’étais tellement enfant que je n’ai pas voulu acheter cette maison, qui n’était pourtant pas chère, parce que je trouvais que j’étais trop loin de ma mère et qu’il aurait fallu que je me dérange beaucoup pour aller soigner les vaches, et tout, d’un bout à l’autre du pays.
Julie Rétif :

Le grand-père Ernest Sautereau (1856-1944) était militaire au palais des papes, à Avignon. Avant de partir il avait donné sa parole à grand-mère Zoé (Zoé Moine, 1854-1939). Autrefois c’était comme ça : quand on donnait sa parole… ! Elle l’a attendu sept ans. Pendant ces sept ans il n’est jamais venu voir sa fiancée. Et quand il est revenu… Grand-mère Zoé me disait : « si on ne s’était pas promis on ne se serait pas mariés ensemble, parce qu’il y avait trop de temps qui s’était passé et on ne s’entendait plus. »
Ernest Sautereau, 1878 :

C’était difficile. Elle ne disait rien. Elle était très patiente. Ils avaient à peu près le même âge. Il avait été sous-officier. Il était très prompt et très vif. Et grand-mère, elle était très lente. D’une lenteur, c’est incroyable comme elle était lente. Elle était douce, elle ne disait rien. Elle m’avait dit : « je vais vous dire, ma petite Jeannette, avec Julien, ils se fâchent, ça leur arrive, avec Rose. » Parce que Rose (Rose Sautereau, 1882- ?) elle était pareille, pas vive, et elle devait être maladive parce qu’elle ne travaillait pas beaucoup dans les champs. Il fallait, par exemple, qu’elle reste pour faire la cuisine. Elle faisait, par exemple, cuire des haricots en les remuant tout le temps qu’ils cuisaient. C’était pour elle un prétexte pour rester à la maison.
Rose Sautereau, 1935 :

Zoé Moine et Ernest Sautereau, 1936 :

Chez les Sautereau on faisait le ménage la veille des grandes fêtes, c’était pas souvent. Autrement on balayait la salle (il y avait de grandes dalles) et puis c’est tout. La maison était à l’entrée de Sacy, à l’opposé de la ferme de la Bretonne. Pas très loin du cimetière.
maison des Sautereau, Sacy :

Donc, quand Ernest est revenu, eh bien qu’est-ce que vous voulez ? Ils s’étaient promis, ils se sont mariés. Mais ça n’allait pas trop fort, quoi. Grand-mère Zoé était très soigneuse. Par exemple ils allaient aux vignes ensemble. Elle disait : « il va trop vite, il laisse plein de brindilles, il faut tout enlever. » Par exemple vous laissez un brin de vigne avec deux bourgeons, mais il faut enlever tout le reste. Quand on va « échoumacher » il faut tout enlever et c’est très difficile, c’est du vieux bois et on s’abîme les mains. Alors grand-mère passait tout doucement derrière grand-père pour enlever ces petits machus-là. C’étaient les femmes qui allaient « échoumacher », c’étaient pas les hommes. Echoumacher, ça veut dire enlever les petites feuilles. A Sacy on disait « essumasser ». D’un pays à l’autre chacun y allait de son patois.
Julien se fâchait parfois avec tante Rose, il lui disait : « tout de même, tu viendras bien travailler un peu dans les champs ! » Mais moi j’ai toujours supposé qu’elle n’était pas bien solide, quoi. Et une qui ressemble à grand-mère Zoé, physiquement, c’est Marie-Odile (Marie-Odile Sautereau, 1934-2020). Aline l’avait dit. Zoé c’était, comme on disait à Sacy, une « brave femme ». Elle savait se taire. Le dimanche on mangeait toujours le pot-au-feu. On achetait un morceau dans un prix bas et on mangeait le pot-au-feu avec des légumes, c’était recta. Alors le grand-père Ernest était très bon. Quand il découpait un lapin, à genoux, par terre, sur la planche, il t’attrapait le couperet, toc toc toc toc toc toc, en six coups son lapin était découpé : la tête, deux fois deux pattes, le corps, en six coups quand la peau était enlevée. Il disait : « ça y est, emmenez ça. » Prompt comme ça. Il était capitaine des pompiers à Sacy, et tout le monde respectait beaucoup monsieur Sautereau.
Dans la plaine des Tremblats (sur les hauts d’Essert, le long de la Route Royale dite Napoléon) madame Berault avait ses vaches. C’était une plaine défrichée par les moines. Une fois, avant la guerre, une des vaches se trouve avec une patte enfoncée dans la terre. Elle a appelé, il est venu du monde. Ils ont retiré la vache. Ils ont lancé quelques cailloux dans le trou, ça a résonné, puis ils ont déroulé une corde… Ça devait être un puits d’aération qui donnait dans le souterrain des moines de l’abbaye de Reigny. Mon père avait dit : « moi je vais prendre une corde, je vais descendre. On prendra une prolonge (c’était une grosse corde avec laquelle on attachait le foin) et je descendrai dans le souterrain avec une lampe-tempête ». Les moines de Reigny avaient peut-être caché des trésors ! Ils avaient de l’or ! Après la guerre il n’est pas revenu, et personne n’a eu le courage d’y descendre.
C’est incroyable à quel point on était arriérés ! Mon père avait une petite lanterne-tempête : une bougie dans une petite lampe. Quand il montait dans son chafaud pour jeter son foin, il disait : « je n’ai qu’une peur, c’est qu’il y ait une flammèche de la bougie qui saute sur le foin. » On commençait à avoir du pétrole qui n’était pas raffiné. Ça fumait !
À la mort de la grand-mère Anne Michel (1833-1909), j’avais huit ans. Mon père m’a prise sur ses genoux. Il m’a dit : « écoute. Tu vas me promettre de te rappeler toujours de grand-mère Annette ». C’est elle qui l’avait élevé, ma pauvre grand-mère Nathalie était restée seule avec son petit enfant qui avait cinq ans à la mort de son père. Il m’a dit « tu te rappelleras toujours de ta grand-mère, c’est elle qui m’a élevé. Elle était très bonne et très gentille. »
Dans le même temps la grand-mère Préau (Marie Bourdillat, 1820-1900) est décédée et mes parents ont hérité de la maison d’Essert que nous avons vendue.
Un jour grand-mère Eugénie va pour attacher sa vigne aux côtes de Sacy et couche son petit Gustave (Georges Gustave Piault, 1887-1959) dans son berceau. En rentrant… le berceau était vide, plus de Gustave. Quelqu’un l’aurait enlevé ? Eugénie court demander partout : « vous n’avez pas vu Gustave ? Pas vu quelqu’un qui soit passé par la grange ? ». En ce temps-là on n’était pas soupçonneux, il n’y avait pas de voleurs alors on ne fermait pas les portes. Bref elle était dans tous ses états. Finalement elle rentre, et comme elle était très pieuse elle fait sa prière… Et tout à coup elle entend un cri ! Le petit Gustave était tout simplement tombé dans la ruelle du lit, entre le mur et le lit, et il s’était endormi là. Voilà, elle l’avait beaucoup cherché, elle avait beaucoup pleuré.
Grand-mère Nathalie Berault habitait le Val-de-Mâlon. Elle a été demandée en mariage par un des fils Préau d’Essert. Mon grand-père Charles, en réalité Félix Amable (Félix Amable Préau, 1854-1886) était un bel homme, comme mon père. Paraît-il que mon père lui ressemblait beaucoup : grand, et plutôt blond.
Maman était très brune de peau et très brune de cheveux, avec plein de taches de rousseur. Elle avait le type créole. Mon grand-père Charles a donc demandé grand-mère Nathalie en mariage. Ils se sont mariés et sont venus habiter à Essert.
Mon grand-père était garde forestier. Un jour (à ce moment-là, grand-mère avait mon père et une petite fille, je ne sais pas son nom) mon grand-père Charles s’en va marquer les arbres des bourgeois de Vermenton : des arbres qu’on devait couper et d’autres qu’on devait laisser. Il pleuvait, c’était en automne. Une petite pluie qui n’était pas très chaude. Les bourgeois, comme on les appelait, sont venus faire un tour avec leur calèche quand il a eu fini. Ils ont dit : « mon brave Préau, montez donc, on va vous déposer à Essert en rentrant à Vermenton. ». « Merci, mais je préfère marcher, ça me tient chaud ». « Montez donc, il n’y en a pas pour longtemps ! ». Charles est donc monté, avec sa pèlerine mouillée. Et comme il avait eu très chaud, il a pris froid. Il a attrapé une pleurésie et quelques jours après il est mort. Nathalie se retrouvait donc seule avec mon père et sa sœur [*]. La petite fille est morte. Je ne sais pas, il me semble qu’elle devait avoir trois ans. Je pense qu’elle était plus jeune que mon père. Morte d’une méningite.
[*] – Il n’est répertorié qu’une sœur pour Octave : Marie-Zilia, née le 20 juillet 1883 et décédée le 05 septembre de la même année, à l’âge d’un mois et demi environ. Donc avant le décès de son père. Aucun autre enfant du couple Félix Préau/Joséphine Bérault n’a été trouvé sur les communes d’Essert et de Joux–la-Ville. Ni aucun décès d’une autre sœur dans les années qui ont suivi 1886.
Mon grand-père Charles avait un frère, Jules (Charles Grégoire Préau, 1848-1914), qui était petit, noir et pas beau du tout. Quand leur mère (Marie Bourdillat, 1820-1900) est décédée (qui préférait son fils Jules) on a donc partagé les biens. Dans la famille de Nathalie ils étaient très francs, très droits. Nathalie était très grande et forte. Mon père lui ressemblait. Quoique, je te dis, mon père était grand, fort et blond. Bref, partage des terres. Nathalie n’a pas su se défendre. Elle a eu les plus mauvaises terres. Une qui longeait un bois : chacun sait que quand une terre longe un bois, sur environ cinq mètres le long de ce bois il ne pousse rien, à cause des racines. Une autre où tout le monde tournait dessus : il y a des terres qui vont dans le sens de la vallée et, quand la vallée se termine, on prend la pièce dans l’autre sens. Quand on laboure, on tourne sur la pièce qui se trouve au bout. C’est pas juste ! On devrait, par exemple, faire là un chemin ! Une autre qui avait un sentier…
Quand on borne un champ il faut deux bornes : une borne et une contre-borne. Avec ma grand-mère qui n’y connaissait rien, ils ont pris quelqu’un pour reborner les champs. Ils se sont arrangés pour lui prendre, de chaque côté des meilleures terres, cinq mètres. Plus tard on lui a dit : « Nathalie, vous devriez faire vérifier, faire reborner vos champs ». Elle l’a fait et on lui a dit : « ma pauvre, je ne voudrais pas me fâcher avec celui qui a remis les bornes, mais il a pris la contre-borne comme la borne et vous a volé cinq mètres de chaque côté ! ». Elle n’a pas eu de chance. De plus, c’était de notoriété publique, plusieurs personnes me l’ont dit, les Préau avaient économisé, au temps où la vigne donnait, cent mille francs anciens. Quand je t’aurai dit par exemple que, rien qu’en 1914, un kilo de sucre valait 4 sous, 20 centimes ! C’étaient pas les centimes de maintenant ! Donc ces cent mille francs, il était logique qu’ils soient partagés ! Grand-mère n’a rien eu.
Joséphine (dite Nathalie) Berault :

La fille de Jules, Marie Préau (1883-1959), était courtisée par mes oncles Charles (1872-1947) et Henri Piault (1878-1943). Charles, qui avait toujours eu des ambitions (je peux te le dire maintenant qu’il est décédé), avait courtisé une demoiselle Marguerite… Boursier (?) de Joux-la-Ville. Elle l’a fait espérer pendant quatre ans. Au bout de quatre ans elle lui a dit qu’elle avait réfléchi et qu’elle avait trouvé quelqu’un qui lui convenait mieux, et elle l’a laissé tomber. Il a donc cherché à Essert quelqu’un qui avait de l’argent, et c’est Marie Préau qui se trouvait la plus riche, puisque c’est elle qui a eu tout l’argent de la famille, avec son frère Henri Préau (Charles Préau, 1880- ?). Henri Préau et Henri Piault, avec maman, apprenaient très bien. Ils étaient toujours à la tête de l’école d’Essert. Tandis que mon père, d’abord il était timide et fils de femme veuve, et on ne s’occupait pas tellement de lui.
Alors un jour grand-mère Génie a eu un pressentiment. Charles et Henri étaient partis tous les deux avec des fourches pour retourner du foin dans les vallées. Grand-mère les a rejoints et trouvé ses deux fils en train de se battre à coups de fourche. Sitôt séparés elle leur en a demandé le pourquoi. « On veut tous les deux demander Marie Préau en mariage, et le dernier qui restera l’aura ». Elle leur a dit : « vous allez tous les deux la demander en mariage. Elle choisira ». Ils ont mis leurs habits du dimanche et sont allés demander chez nos cousins Préau (ils étaient parents. Mon père et Henri Préau étaient cousins germains : tante Marie Préau s’est mariée avec un des oncles, donc mon père était à la fois cousin germain et beau-frère). Marie Préau avait le cœur sec et aimait beaucoup le métal. Le métal jaune. Elle demande à sa mère lequel elle devait prendre. « Henri », répond sa mère, « c’est lui qui abat le plus de travail ». Elle s’est mariée avec Henri.
Henri Piault :

Henri Piault et Marie Préau, 1928 :

Charles Piault, 1917 :

Mon oncle Charles s’est donc retrouvé, à trente ans, sans femme ni fiancée, alors qu’Henri était plus jeune. Il a donc demandé une petite jeune fille de seize ans qui s’appelait Claire Joublin (1884/1977) et qui était très gentille, très bien. Mais ses parents n’étaient pas chrétiens, et avaient même mauvaise réputation, car il y en avait un, garçon de café à Paris, l’autre qui servait de bonne à Vermenton… Tu vois, ils servaient les autres, ils étaient… déclassés.
Mais Claire Joublin était très jolie, très gentille, et a bien écouté grand-mère Génie qui l’a formée comme sa fille. La preuve, c’est qu’elle a eu Bernard Piault (1913-1976) qui était missionnaire au Mexique, et puis Mariette (Mariette Piault, 1907-1991)… Ils sont très très bien. Il a été très heureux avec elle. Des fois elle le faisait enrager, elle lui disait : « tiens, j’ai rencontré ta Marguerite, elle en a gros sur le cœur ! (Elle avait une poitrine comme ça !)
Bernard Piault, Claire Joublin, Mariette Piault :

L’oncle Henri, lui, n’a jamais vu la couleur de l’or. Tante Marie Préau a eu sa part, mais elle l’a tellement bien caché que personne ne l’a retrouvé.
J’ai très bien connu mon grand-père Anselme. C’était un homme très prompt. Il avait des enfants qui malheureusement ne s’entendaient pas bien. Charles était jaloux : comme ils avaient de l’argent, ils avaient mis maman en pension chez les Ursulines à Auxerre (à côté de l’église).
couvent des Ursulines, Auxerre (photo internet) :

Maman est allée jusqu’au brevet, elle apprenait très bien. Mais mon oncle Charles a fait la comédie, il n’a pas voulu qu’elle finisse son année pour avoir son brevet. Il voulait être chirurgien. Mais ses parents ont dit : « on ne peut pas. Toi tu travailles avec tes frères et c’est juste que la petite aille en pension ». Maman était donc très bien élevée. Mais à cause de Charles elle n’a pas pu passer son brevet. Elle avait encore tous ses cahiers. Par exemple ils décrivaient le corps humain, avec les phalanges, tout ça… Elle les avait gardés.
Le frère du grand-père Anselme Piault avait un café à Vanves qui donnait des repas (Louis Mary Hippolyte Piault 1851-1903). Il a dit à Anselme : « à Essert vous ne gagnerez pas votre vie, venez donc à Paris ! ». Sur ses conseils, Anselme et Eugénie sont donc partis à Paris. Ils y sont restés une dizaine d’années. Grand-père a trouvé du travail comme tonnelier à Bercy. Ils savaient tous s’occuper des tonneaux, puisqu’ils étaient vignerons. Il y avait beaucoup de vignes avant le phylloxéra. Grand-mère était cuisinière. Ils ont changé plusieurs fois de logement. Il leur est arrivé de vivre sous les toits (grand-mère avait raconté qu’elle étendait son linge aux fenêtres). Ils ont perdu deux de leurs premiers enfants. Ils s’en culpabilisaient à cause de la consanguinité.
Alors ils ont quitté Paris et sont revenus à Essert. Ils ont ramené un grand buffet, un secrétaire, des lits, une grande glace… tout leur mobilier de Paris.
Une des grand-mères (Bourdillat ?) est décédée, ils ont donc habité la maison. Celle où habitait Gustave : la première, en face de la mare. Elle était très grande, et a été partagée ensuite entre les frères. Ils ont eu Charles, Eugène, Henri, Berthe, Gustave. Ils étaient très travailleurs. Ils ont planté des vignes et fait de grosses récoltes.
Berthe et Eugène Piault :

Marie Sautereau, épouse de Gustave Piault, devant sa maison à Essert :

Le grand-père Bourdillat (Joseph Bourdillat, 1820-1889) [*] était assez riche, il avait des actions. Il était « intéressé », comme on disait. La guerre de 70 est arrivée, il y avait tirage au sort. Un conscrit pouvait se payer un remplaçant, mais deux fils devaient partir et ils sont morts tous les deux [**]. Puis il y a eu le phylloxéra. Toutes les vignes sont mortes. Ruinés. Tous mes oncles, sauf Gustave qui était le plus petit, sont partis dans le Morvan offrir leurs bras pour du travail. Ils ont pris des actions sur des fonds russes. Faillite, ils ont tout perdu. Enfin les vignes ont été replantées, greffées sur du plan américain (on avait des vignes dont on couchait un grand brin qu’on appelait une « marcotte », on « marcottait » et ça donnait une nouvelle vigne qui poussait avec l’ancienne). Ils ont planté toute la côte. Ils avaient une vigne et un verger.
Quand nous menions les vaches au champ, quand les vaches étaient tranquilles on les laissait et on y montait. Il y avait des noisettes, et il y avait encore des fruits après les arbres. Ils avaient tout laissé.
[*] – Joseph Marie Pauline dit Eugène Bourdillat. Sa tombe qu’il partage avec son épouse Julie Rétif, indique « Eugène » et c’est également « Eugène » que l’on retrouve dans les actes. La tombe existe toujours :

La tombe postée sur le site Geneanet, avec une bien meilleure définition, qui permet de zoomer sur les détails : https://www.geneanet.org/cimetieres/view/11652657
[**] – On ne retrouve pas de fils de Joseph Bourdillat mort à la guerre de 70.
Cousine Marie Rétif (Anne Clémentine Rétif, 1833-1907) [*], mon père ne l’aimait pas, parce qu’un jour elle a fait un affront à ma mère. Elle avait rencontré maman au marché à Vermenton (elle habitait Vermenton) et lui avait demandé si elle pouvait lui apporter des escargots. Maman avait dit : « entendu, la semaine prochaine ». Maman, qui ne pouvait pas quitter mon père et qui n’avait pas beaucoup de temps, voilà comme elle faisait : quand ils étaient en fenaison (ils coupaient à la faux), quand elle trouvait un escargot elle le mettait dans un petit sac, et en arrivant chez elle elle les mettait dans un pot, à la cave. Alors elle ne fait ni une ni deux, (il y en avait depuis peut-être… je ne sais pas, moi, un mois, de ces escargots, dans ce pot !), elle vide les escargots, tels quels, dans un sac, et elle porte ça à cousine Marie. Sans les nettoyer. La fois d’après, la cousine Marie lui a dit : « eh bien Berthe, tu sais, je peux te dire, tu es le déshonneur de la famille. D’abord par ton mariage, et ensuite par l’affront que tu nous as fait, nous apportant des escargots dégoûtants. Dans la centaine que tu nous as apportée il devait y en avoir dix de bons. Et je ne te dirai pas le mal que j’ai eu à nettoyer le tout ! ». Alors maman s’est mise à pleurer quand elle est rentrée du marché. Mon père lui a dit : « je t’interdis de revoir cette cousine ».
[*] – Il n’y a que deux décès de femmes Rétif dans la commune de Vermenton (y compris les hameaux) entre le mariage de Berthe et le décès d’octave. Il doit donc s’agir de Anne Clémentine Rétif : petite-fille de Nicolas Edme Rétif (1770-1862), lui-même frère de Jacques Rétif (1773-1855) qui est l’arrière-grand-père de Berthe Piault. Cousines, donc, avec une génération d’écart.
Un jour la cousine est décédée. Mon père a dit : « tu n’iras pas aux obsèques ». Maman était contrariée parce que nous étions assez près parents. Tante Julienne (sans doute Laurence Julienne Florentine Bourdillat, 1853-ap 1887) [*]) lui a dit : « ma petite Berthe, il faut que tu viennes à l’enterrement ! C’est trop près parent. On a toujours besoin les uns des autres. La cousine Henriette est couturière, tu auras certainement quelque chose à lui demander pour tes vêtements. Vous aurez aussi besoin d’aller voir Pierre (son frère, armurier et qui tient des cycles). Ça va faire affront ! Il n’y a que toi qui ne va pas être aux obsèques ». Alors… Maman a passé outre la volonté de mon père et est allée à l’enterrement. Elle a pleuré, parce qu’il était un peu boudeur, mon père. Il avait beaucoup de qualités, mais… Il lui en a voulu pendant huit jours. Il ne lui a pas beaucoup parlé pendant ce temps-là. Je me rappelle avoir vu ma mère pleurer…
[*] – Laurence Julienne Florentine Bourdillat (1853-ap 1887), sœur du père de Lucie Bourdillat, qui est la seconde femme d’Eugène Piault (1875-1953).
L’abbé Duvert, qui desservait la paroisse d’Essert quand j’étais jeune mariée, me racontait qu’à Fontenoy il devait y avoir autrefois une rivière assez importante. Elle est peu à peu devenue un filet d’eau et a disparu. Elle a dû changer de direction. Il restait une petite chapelle à laquelle les gens du lieu étaient très attachés, et il y avait une procession chaque année pour une sainte dont je ne me rappelle pas le nom. Une légende disait que, quand l’eau a disparu, les moines ont changé de place et sont allés fonder ailleurs une abbaye. Ils ont laissé cette petite chapelle avec une statue de la vierge. Ils avaient voulu l’emmener avec eux : ils ont attelé six paires de bœufs, ils ont chargé la vierge, et il paraît qu’ils n’ont pas pu démarrer. Ils ont donc laissé là la « vierge de Fontenoy ». Alors l’abbé Duvert a dit : « ça, c’est moitié superstitieux. On ne va pas laisser une vierge toute seule, dans une chapelle toute seule, à un endroit où il n’y a plus personne ». Il restait peut-être deux familles, et encore (après il n’est plus resté qu’un bonhomme tout seul avec une vigne, je m’en rappelle encore, qui a dit qu’il finirait ses jours dans sa maison, et qu’un beau jour on a emmené puisqu’il ne pouvait plus se suffire à lui-même). Alors on a dit : « il faut qu’on aille voir ça. Bien sûr qu’il ne va pas pouvoir l’emmener, monsieur le curé ! ». Alors il a dit : « elle est en pierre, vous allez venir avec moi, vous la chargez dans ma voiture et nous allons la mettre dans l’église de Joux-la-Ville, à tel endroit, contre un pilier ». Ils sont venus nombreux, et ça n’a pas fait un pli, ils ont enlevé la statue, ils l’ont mise dans la voiture, et on a placé la vierge contre le pilier que monsieur le curé avait désigné. Vous voyez ce que c’est que les légendes ? De la superstition.
Ma grand-mère Nathalie s’appelait Berault (c’était Beurault, pas Bérault) étant jeune fille. Elle avait une sœur (Marie Clémentine Berault, 1860-1891). Cette sœur s’était mariée avec un Ducrot de Pourly (Théodore dit Théodule Ducrot, 1857- ?). Il avait du bien, mais ce garçon n’était pas sérieux. Il s’est mis à faire des charrois, et il allait un peu partout. Finalement il a eu une maladie vénérienne. La sœur de ma grand-mère est morte alors qu’elle était enceinte de quatre mois. Grand-mère disait : « ça se voyait déjà ». Elle avait eu avant un garçon qui s’appelait Henri Ducrot (1882- ?). Cet Henri Ducrot, malheureusement, ne ressemblait pas à sa mère, mais à son père. Quand sa mère est morte il a pu être placé chez les orphelins, dans un établissement religieux. Et il a fait quelques études. Mon père disait : « c’est quand même malheureux, Henri, qui n’est pas doué, il peut faire des études, et moi qui aurait tant aimé étudier je ne peux rien faire ». Mais ce garçon, comme il n’était vraiment pas doué, au bout de deux ans ils ont dit : « vraiment il a la tête tellement dure qu’il n’apprend rien. Il vaut mieux que vous le repreniez, maintenant qu’il va sur ses quinze ans, et le mettiez à la terre. On ne peut rien en faire ». Mais Henri Ducrot a laissé son bien parce qu’il voulait de l’argent. Il est donc allé à Joux-la-Ville. Et il s’est mis à faire quelque chose d’inouï avant de s’en aller. Il prenait tantôt une poule, tantôt un lapin, tantôt une pintade… On a fini par se méfier de lui.
Un jour il va voir sa tante : « ma tante, j’vins t’dire que j’vas m’marier ». Ils étaient à peu près du même âge, avec mon père. Nous, nous étions encore toutes petites. Moi je n’étais pas grande mais je me rappelle encore très bien. « Alors j’vins t’demander si Octave y n’pourrait pas êt’ mon témoin. J’vas m’marier à Joux ». « Avec qui donc veux-tu t’marier ? » dit grand-mère. « Eh ben j’veux m’marier avec Jeanne Pilbich » (Jeanne Amélie Bourdillat, 1892-1976). Pilbich c’est un sobriquet. On avait l’habitude de donner un surnom à chacun. Grand-mère dit : « tu vas t’marier avec une des filles au père Pilbich (Pierre Alfred Bourdillat, 1864-1915) ? Que sa femme (Augustine Louise Picard, 1868-1917), elle va à Paris pour être nourrice toutes les fois qu’elle a un bébé ? Et peu qu’elle fait la grande dame, et qu’elle se fait servi’ avec des domestiques ! Et qu’elle est bien habillée et qu’elle va se promener jusque sur les cham’ Elysées ! Et peu que quand l’aîné est élevé on la renvoie vers son mari pour qu’elle en ait un autre ! Et elle retourne ! Et v’la trois fois qu’elle fait ça ! Et peu qu’elle laisse son mari, et peu son pour’ petit ! Et peu qu’ils ont la maison qu’il y a encore de la paille sur le toit ! Tu vas pas faire ça ! ». Il dit : « si, ma tante, parce qu’elle est jolie comme tout, elle est gentille… ». « Ah ! », elle dit, « j’t’en fiche qu’elle est jolie ! Elle sait rin faire de ses dix doigts ». Enfin, mon père ne pouvait pas refuser.
Le jour de la noce (19/01/1910), je m’en rappellerai toute ma vie. Maman plie le costume de mon père, mon père attelle le cheval, et nous partons. Mes enfants, je n’ai jamais vu la pluie tomber comme ce jour-là ! Nous laissons Pourly, le hameau, sur le côté et nous montons jusqu’à Joux-la-Ville. Il pleuvait ! Comme jamais je n’ai vu. L’eau courait dans les rigoles. Moi j’étais recroquevillée, ma grand-mère Thalie était à côté de moi. Nous avions ma sœur Aline à côté. Je ne me rappelle pas si ma sœur Lucienne (Lucienne Préau, 1906-1945) était née. Mais je me rappelle très bien, jamais je n’ai vu de l’eau comme ça. Et mon père disait : « Allons donc ! Allez Boulot ! » (Tous ses chevaux s’appelaient Boulot). « Allons, vite, mon Boulot ! Dire que je suis témoin. Il faut que j’arrive, y’a pas, il faut que j’arrive ! Et que je change de costume en arrivant. Allez, Boulot ! Allez, marche ! ». En arrivant on avait mis des planches pour pouvoir nous faire descendre. Mon père a dit : « Il faut que je bouchonne mon cheval, pourtant ! ». Il s’est lavé les mains, il s’est habillé et nous sommes arrivés tant bien que mal, un peu en retard. Moi, je me revois, ma grand-mère me tenant par une main et puis maman par l’autre. On faisait comme on pouvait, sur les trottoirs il y avait de l’eau partout. Je me rappelle peu de la cérémonie religieuse. Mais je sais que j’ai vu une petite femme boulotte, avec des grosses joues et un teint bien blanc, et mon grand cousin qui avait grandement une tête de plus qu’elle et qui la regardait, cette petite femme, avec des airs d’adoration. C’était la mariée.
Bref, passée la cérémonie, nous arrivons et je vois une grande table avec des nappes « peurcées » un peu partout (comme disait ma grand-mère). Nous nous installons et v’la qu’la giboulée elle continue de « r’choi ». L’eau tombait à travers le toit dans nos assiettes. Enfin nous avons mangé tant bien que mal et nous sommes partis. Le marié, il fallait voir comme il caressait sa femme, il ne pouvait pas s’empêcher de l’embrasser. Et j’entends ma grand-mère qui lui dit : « ah mon pou’r Henri, c’que t’es bête ! ». Enfin on dit au revoir, on monte en voiture et fouette cocher ! On est partis, ma foi, il ne pleuvait plus, heureusement. Mariage réussi ! et puis il a continué de cajoler sa petite femme. Le matin il se levait à quatre heures et demi pour cueillir de l’herbe pour ses lapins, pour qu’elle reste couchée jusqu’à huit heures et qu’il la trouve fraîche quand il rentrait le soir. Quand elle a eu son premier enfant il en était malade, il criait plus fort qu’elle, comme elle souffrait la pauvre ! Enfin ! Elle a eu deux enfants (Aline Ducrot, 1910- ?, et Henri Ducrot, 1915-1993).
Au-dessus de Joux-la-Ville il y a trois maisons un peu isolées. Ça fait comme un petit hameau qu’on appelle « le Poué d’Edme », c’est-à-dire le puits d’Edme. Il y a un moine qui, au moyen-âge, arrivait des croisades. Il arrive à Joux-la-Ville et demande à boire. C’était un jour ou il faisait très chaud, il avait très soif.
« J’non pas l’temps, passez vot’chemin ». Partout où il est passé on lui a fait la même réponse : « j’non pas l’temps », « j’suis en pleines moissons, j’vas pas m’arrêter pour tirer un coup d’eau au poué pour toi ». Il a passé tout le gros bourg de Joux-la-Ville. Il est enfin arrivé, mourant de soif, dans ce petit hameau de trois maisons à l’écart. Il a dit : « voudriez-vous me donner un peu d’eau pour l’amour de Dieu ? ». On lui a répondu : « bien sûr. Asseyez-vous. On ne va pas vous donner de l’eau glacée, pour ne pas que vous attrapiez du mal ». Il s’est désaltéré. On lui a demandé où il allait : « Au monastère ». « Vous allez vous reposer et coucher ici, vous ne repartirez que demain matin ». On lui a donné à manger. Alors il a dit : « en récompense de votre bon cœur, vous m’avez si bien reçu, l’eau du puits de ce hameau ne manquera jamais d’eau. Seulement, les gens de Joux-la-Ville qui m’ont refusé à boire, ils auront beau chercher, creuser, ils n’auront jamais d’eau jusqu’à la fin des temps. Jamais d’eau à Joux-la-Ville. Il leur faudra avoir des citernes et aller chercher de l’eau ailleurs ». Le moine est parti en traçant sa bénédiction sur le puits. Moi j’ai entendu dire, et j’ai vu, il y avait de gros propriétaires à Joux-la-Ville, ils avaient de grands domaines et nous avons eu des étés très chauds. Il a toujours fallu qu’il vienne de très grands tonneaux, des « demi-muids » et des « muids » avec des chariots. Tous les jours ils montaient chercher de l’eau pour arroser, aussi bien leurs jardins que même leurs champs et leurs vergers. On a fait venir des sourciers, on a creusé partout, à aucun endroit dans Joux-la-Ville il n’y a d’eau. Et ça datait du moyen-âge. On doit descendre jusqu’à Pourly, il y a une source qui ne tarit jamais, il y a toujours de l’eau (on y allait même chercher du cresson). L’endroit s’est appelé « le puits d’Edme », du nom du moine de la légende.
A Sacy on parlait de la maison de Rétif, on disait « la métai’ie » (la métairie). L’oncle Edmond (Edmond Disson, 1902-1986, époux de Lucienne Préau), ses parents, ses grands-parents avaient « la métai’ie ». Ça avait été partagé.
Métairie de « La Bretonne » à l’origine du pseudo de l’écrivain Nicolas Rétif qui y a passé son enfance (photo internet) :

A Essert il n’y avait qu’une ferme. Beaucoup de champs, de terres du côté de Reigny, et des prés.
J’ai vu mon petit François (François Sautereau, 1923-1943) (il fallait que je le surveille) aller jusqu’à tremper son doigt dans une bouse de vache pour voir le goût que ça avait. Il fallait qu’il goûte à tout ! Il était terrible !
François Sautereau, 1931 :

Il y avait deux filles, deux pimbêches, Elise Piault (1899-1917) et Léa Chaudron, si jamais je disais un mot elles disaient : « oh ! Il faut qu’on aille le dire à son père ! Il faut qu’elle soit corrigée ! ». Elles avaient deux ans de plus que moi, et elles connaissaient beaucoup de choses qu’elles se disaient dans l’oreille. Par exemple pendant la guerre on avait une équipe de soldats qui aidaient à la culture. Elles disaient : « Y’a un soldat qu’a une bague. Tu sais pas ce qu’il y a ? Y’a un couple ! Il a tourné sa bague en dessous, mais j’ai bien vu ! » C’étaient probablement deux silhouettes nues… Elles se racontaient toutes sortes de choses. Mon père disait : « quelles pimbêches ! Elise Piault, on dirait qu’elle marche sur des œufs. Vous avez vu comme elle marche ? ». Je vous dirais qu’il était un peu moqueur. Et la pauvre Elise, je ne sais pas pourquoi, est-ce que parce que ma tante Marie Lorette (1876-1923, première épouse de Eugène Piault) (comme on disait, parce qu’on avait trois tantes qui s’appelaient Marie, alors on disait Marie Lorette, Marie Préau et Marie Sautereau), est-ce que parce que ma tante, quand elle s’est mariée, elle était anémiée et n’a jamais eu tellement de santé, Elise est morte de tuberculose phtisie galopante. Maman disait : « je ne vois pas pourquoi Marie Lorette ne nous a pas donné ses vêtements ? ». Heureusement que non ! Parce que ça se donne, hein ! Elle n’avait pas beaucoup d’idées, ma mère, à ce moment-là.
Marie Lorette, 1909 :

Elise Piault,1909 :

Maman nous racontait comment l’oncle Barraut (Auguste Jules Barraut, 1847-1917) [*], charron à Essert, fabriquait les roues d’une charrette. Il préparait le milieu, le moyeu, d’une roue, il mettait autour un cercle de fer et, je ne sais pas comment il s’arrangeait mais il entourait le tout de paille, qu’il montait en haut des « champs de la porte », comme on disait, au-dessus du cimetière, et il lançait la roue enflammée qui descendait jusqu’en bas. Ça ne brûlait pas beaucoup sans doute, et ça faisait tenir. « Quand on savait que l’oncle Barrault allait lancer sa roue, avec son fils Félix (Julien Alexandre Félix Barraut, 1870-?), on y allait », disait maman, « et qu’est-ce qu’on s’amusait à voir la grande roue qui venait du haut ! ».
[*] – Auguste Jules Barraut (1847-1917) marié à Marie Félicie Piault (1848-après 1917), sœur de Etienne Anselme Piault le père de Berthe.
La ville de Tonnerre est adossée à un petit mont. Au milieu de cette ville il y a une curiosité qu’on appelle « la fosse d’Yonne ». C’est un gros trou, comme un puits, et ça fait un tourbillon d’eau. Il y a des gens qui se sont noyés. D’autres qui se sont fait attacher avec des cordes très très longues et sont descendus avec un scaphandre, ils n’ont jamais pu toucher le fond. On y a mis un colorant rouge pour savoir où cette eau allait, et le colorant rouge est ressorti dans la cure, à l’abbaye de Reigny.
Mes parents, comme ils s’étaient aimés avant que je sois née, eh bien j’ai toujours eu l’impression que ma mère m’en voulait parce que j’étais née presque avant le mariage. Parce qu’il y avait des fois où elle était très très dure avec moi, tu vois… Alors qu’elle aimait beaucoup mieux Aline parce que, qu’est-ce que tu veux, c’était leur petite fille qu’ils avaient eue ensemble, tandis que moi j’avais été conçue avant le mariage, tu comprends. C’était pas de ma faute, à moi ! Je ne le savais même pas ! Enfin c’est comme ça. Ça a toujours été Aline la préférée, même avec Lucienne. C’est qu’elle a toujours été très délicate.
Berthe Piault, 1911 :

Maman ne pouvait pas quitter papa d’une minute tellement ils s’aimaient ! La vigne donnait beaucoup, les grands-parents avaient des capitaux et maman avait été placée en pension chez les Ursulines, à Auxerre. Et elle faisait demoiselle, tu comprends. Elle était instruite, tandis que papa il faisait des fautes. Il était très intelligent, mais il avait une instruction élémentaire, tu vois ? il n’avait même pas son certificat d’études. Alors il admirait tellement maman ! Mais il était très intelligent, mon père ! Ça ne veut rien dire, de faire quelques fautes. Enfin n’importe, c’est pour te dire, ils s’aimaient vraiment beaucoup.
Elle a eu un chagrin, maman, quand on lui a dit que mon père était mort ! Elle nous racontait qu’elle se roulait dans les champs ! Elle ne pouvait plus ! Elle disait : « si je n’avais pas été croyante je me serais suicidée. » Elle n’en pouvait plus ! Ils s’aimaient !
Cimetière la forestière – forêt d’Argonne :

Tombe de Félix « Aimable » Préau (Octave), 4e R. I. :

Maman et papa étaient l’un du mois d’août et l’autre (maman) du mois de novembre 1880. Alors en 1915 ils avaient 35 ans. C’est le maire qui est venu lui annoncer, avec une lettre. Il dit : « je viens te dire, ma pauvre Berthe, je suis bien désolé… j’ai de la peine, mais je viens te dire… ». Alors maman, avant qu’il ait fini, elle dit : « je le savais ».
C’est curieux, grand-mère Thalie, la nuit où il a été tué, elle a rêvé que son fils était mort. Elle dit à maman : « Octave est mort ». Et maman dit : « pensez-vous ! j’ai encore reçu une lettre hier ». Grand-mère dit : « ça ne veut rien dire, ta lettre, elle met huit jours pour venir ! ». Ah, quand elle a reçu la lettre, je comprends que je m’en souviens ! Elle est devenue pâle comme une morte. Elle a dit : « ça va, merci mon cousin ». C’était notre cousin Rétif (Alfred Auguste Rétif, 1850-1940) [*]. Il était très très bien, il savait parler. Il n’avait pas tellement d’instruction mais c’était quelqu’un qui avait de la race. Je ne peux trouver un autre mot. Il savait parler, il avait du savoir-vivre et tout. Il a été très délicat avec maman.
[*] – Alfred Auguste RÉTIF (1850-1940), maire d’Essert. Son père Jacques Rétif est le frère de « grand-mère Réti » Sa mère Marie-Joséphine Piault est la sœur du père de « grand-père Anselme » La tombe d’Alfred Rétif, face à celle de Julie Rétif (« grand-mère Réti »), enterré avec ses parents et sa femme père au cimetière d’Essert :

La tombe postée sur le site Geneanet, avec une bien meilleure définition, qui permet de zoomer sur les détails : https://www.geneanet.org/cimetieres/view/11666748
Après, maman a eu sa pension de veuve, grand-mère Thalie a eu une pension d’ascendant, de mère veuve. Alors elles ont eu ensemble assez pour vivre. Mon père avait planté une nouvelle vigne, il avait écrit : « laisse ça, j’en replanterai quand je reviendrai, la guerre ne peut pas durer longtemps ». Ils étaient partis avec la fleur au canon, et tout. Il ne pensait pas ce que ça pouvait être, la guerre. Un jour il a écrit une lettre (maman elle dit « oh là là c’est affreux »), il disait « j’ai été obligé de me battre à la baïonnette. Si je ne tue pas je suis tué ».
A la déclaration de la guerre, mon père a eu un mois, il ne partait qu’un mois après. Parce que comme il était fils unique de veuve il n’avait pas fait de service militaire, il était exempt. Alors il a d’abord eu un mois où il est resté là. Pendant ce mois-là il ne s’est presque pas couché. Il a rentré sa moisson. Parce que la guerre a été déclarée le 2 juillet, si je ne me trompe pas. Alors il a rentré toute sa moisson, il a fait pour le mieux. Et puis il a dit à maman : « écoute, tu prendras des journaliers dans le pays, maman a un petit peu d’argent (elle n’avait que celui-là comme fils, grand-mère Thalie). Alors elle te prêtera pour payer les ouvriers agricoles, et après je reviendrai ».
Alors il a donc bénéficié d’un mois, on ne mobilisait pas tout le monde. Et quand on a vu que la guerre prenait tant de proportions et que la Belgique était déjà envahie… Je ne sais même pas si ton oncle Maurice (Ernest Alphonse dit Maurice Sautereau, 1883-1914) n’était pas déjà mort. Les Allemands, ils étaient prêts, leur armée était prête. Alors au bout d’un mois on lui a dit qu’il fallait qu’il vienne à Auxerre pour apprendre à manier un fusil. On lui a fait une instruction accélérée pour aller à la guerre, pour partir. Ensuite, malheureusement, il a tout de suite été envoyé sur le front. Il partait directement, il était prêt puisqu’il avait appris à tenir le fusil. Ils avaient dit : « oh la guerre, six mois et puis ça va être fini. Nous, les Français, on n’est pas comme les lourds Allemands ! ». On ne se connaissait pas, entre peuples. Et on ne savait pas que l’armée allemande était prête. La guerre de 70, elle avait duré six mois seulement, comprends-tu ? Alors mon père, il n’envisageait pas… Il disait : « avec les moyens modernes, la guerre ne durera pas plus de six mois. Dans six mois je serai revenu et tout va s’arranger. Moi je suis fort, je suis solide, je ne suis pas de la ville, je reviendrai ». C’est maman qui est allée le voir plusieurs fois à Auxerre.
Nous, on ne l’a pas revu.
Grand-mère Thalie avait été élevée chez les sœurs, à l’école de Joux-la-Ville. Elle avait une éducation janséniste : ça veut dire que Dieu est un juge, alors il faut que tu agisses toujours droitement. Et tu vas te confesser, il faut que tu racontes tout. On en était à vous donner des pénitences jusqu’à… Que le vendredi il fallait s’abstenir de… du mariage, de l’union. Comme pénitence, donner des trucs comme ça, qui ne regardent pas… Enfin, ça n’entre pas dans les péchés ! C’est pas un péché !
Mon père il était comme toi, [*] il disait « moi je ne crois pas ». Il disait : « si Dieu existait il n’y aurait pas tant de misère, il n’y aurait pas tant d’injustice ». Il disait : « c’est injuste, ma mère, on lui a donné les plus mauvaises terres, qui venaient de la grand-mère Préau, on ne lui a pas donné d’argent du tout ». La pauvre grand-mère, elle a juste touché 10 francs par an pour un bureau de tabac qu’on lui a donné à la mort de son mari. Alors mon père disait : « si Dieu existait, ma mère n’aurait pas eu tant de malheurs et moi je n’aurais pas tant de peine ». Mais ça, ce n’est pas un argument, qu’est-ce que tu veux. Ça c’est la méchanceté des gens et puis c’est tout. On ne peut pas empêcher les esprits mauvais.
[*] – Petite-fille de Jeanne Préau qui a procédé aux enregistrements sonores et les a transcrit bien des années plus tard.
Le frère aîné de Papy, Maurice, a été envoyé avec les premières troupes en Belgique. Ils se sont réfugiés dans une église. Les Allemands ont tiré sur l’église, il a été tué.
Ernest Alphonse (dit Maurice) Sautereau :

Maurice n’était pas très grand. Il n’était pas si brun que l’oncle Louis, sans être si blond que Papy. Il était amusant, il avait le caractère facétieux. Il s’entendait bien avec Zélima (Zélima Maudiné, 1887-1938). Elle était plus grande que lui, c’était une femme un peu forte. Ils avaient comme enfants Félicien (Félicien
Sautereau, 1910-1997) et Madeleine (Madeleine Sautereau, 1912-2004). La pauvre tante Zélima avait un petit commerce d’épicerie à Sacy. A la mort de Maurice elle a continué son petit commerce, et puis elle aidait un peu grand-mère Zoé. Elle était très bonne.
Zélima Maudiné devant son commerce (carte postale) :

Zélima Maudiné, 1935 :

L’oncle Albert (Paul Albert Sautereau, 1885-1940) [*], lui, s’est dit qu’on ne gagnait pas sa vie à la campagne, alors il s’est placé (toujours du côté religieux puisque c’était la tendance de la famille) au collège catholique de Joigny (on l’appelait « le petit séminaire ») comme menuisier. On plaçait là des enfants, on leur donnait une certaine instruction. Ceux qui ne se destinaient pas au sacerdoce, on les appelait les « péquins ». L’oncle Albert était dans les « péquins ». Il était donc au petit séminaire comme menuisier. Il était très adroit de ses mains. Il réparait des bancs, tout ça… Et il rapportait un peu d’argent pour ses parents. Parce qu’ils n’avaient pas beaucoup d’argent, ces pauvres…
[*] – Il a sculpté avec grand art son nom sur des poutres et dans la pierre du clocher de Sacy.
Albert Sautereau :

Yvonne Chevanne :

L’oncle Albert est revenu à Sacy après. Il avait connu avant une fille qui s’appelait Yvonne Chevanne (1894-1923). Et le pauvre oncle Albert, le soir de son mariage, elle lui a dit qu’elle s’était mal tenue avec un officier et qu’elle s’était fait avorter. Ils n’ont pas pu avoir d’enfants. Elle est morte assez vite, elle a eu tout simplement une mauvaise grippe et elle est morte comme ça, subitement. L’oncle Albert était très bon mais ça l’avait beaucoup secoué, ça, qu’elle ne le lui ait pas dit avant. Il disait : « pourquoi ne me l’avoir pas dit avant ? Moi je ne me suis pas marié parce que je t’ai toujours aimée ». Il était fidèle. Ses beaux-parents n’avaient qu’Yvonne comme fille. A sa mort ils ont dit à Albert : « restez donc ici, il n’y a pas de place chez vos parents. Vous êtes notre enfant, maintenant ». Elle était très bonne, la cousine Alice Chevanne (Marie Angélique Alice Nolin, 1874- ?). Mais Albert est retourné à Joigny. Il n’a jamais oublié ça, qu’au fond elle ne l’avait pas toujours aimé comme lui l’avait aimée.
Il a donc attrapé la furonculose. Ça le faisait rire, il avait de gros boutons et il faisait sortir de l’humeur. Il ne s’est pas soigné du tout. (il en est mort).
Il restait donc Rose, qui est revenue à Essert parce qu’elle ne pouvait plus se suffire à Sacy. Rose, c’était l’aînée. Malheureusement, la pauvre tante Rose, je dois dire… Oh, elle n’était pas simple d’esprit, mais un peu quand même, quoi… Elle est revenue à Essert. Elle était « à l’assistance », la commune de Sacy lui donnait une petite somme. Tante Marie Sautereau (1888-1978) lui portait du fromage. Quand on tuait un cochon elle lui portait quelque chose. Ils allaient la voir. C’était sa sœur, qu’est-ce que tu veux ! Moi j’ai fait ce que j’ai pu. Elle est morte de vieillesse, ce qu’on appelait « la pneumonie des vieillards », une attaque, on appelait ça comme ça à la campagne.
Rose Sautereau, 1931 :

La grand-mère Zoé est morte de vieillesse. C’était une très bonne grand-mère. Elle était très bonne, très gentille, elle avait très bon caractère. Elle était… lente. Aline disait : « Marie-Odile [*], c’est une petite grand-mère Zoé ». Elle était comme Marie-Odile, si tu veux. Tu vois ? Elle est gentille, Marie-Odile, mais elle n’est pas… C’est pas un crack, tu vois ? Grand-mère Zoé était comme ça. Je la vois, arrangeant son jupon vers sa fenêtre, le samedi. Elle disait : « j’ai préparé tous mes légumes du pot-au-feu pour demain ». Elle lisait son « pèlerin », comme ça, le dimanche, et voilà. Elle m’aimait bien. Quand on a été mariés, elle disait : « faut m’appeler maman ! ». J’ai eu beaucoup de mal, moi. Alors je l’ai appelée « grand-mère ». Ça s’est arrangé comme ça.
[*] – Marie Odile Sautereau (1934-2020) fille de Louis et de Aline Préau.
Zoé Moine, 1935 :

Grand-mère Zoé est morte la première, et le grand-père Ernest restait seul. Tante Marie Sautereau l’avait pris, et après elle m’a dit : « je ne peux pas prendre le grand-père tout le temps, il faut que tu le prennes à ton tour. Moi qui avais un travail fou, avec les enfants tout petits, et qu’il fallait que j’aie encore le grand-père ! Moi, jamais je n’aurais donné mon père à ma belle-sœur ! Je l’aurais gardé ! Enfin, elle, ses enfants étaient élevés, elle n’avait plus que Maurice (Maurice Piault, 1923-2004).
Ernest Sautereau, 1935 :

Le grand-père Ernest est mort (le 28/12/1944) chez Gustave. C’était l’hiver, il ne faisait pas très chaud. Voilà que la tante Marie Sautereau (épouse de Gustave Piault) elle vient, et elle dit : « tu sais Jeannette, le grand-père ne va pas bien du tout, je crois bien qu’il va s’en aller. J’va faire venir monsieur le curé pour lui donner les derniers sacrements ». Alors je crois qu’il a reçu l’extrême-onction, et le pauvre grand-père il est décédé.
Tombe de Ernest Sautereau : [*]

[*] – Ernest et Zoé ont été inhumés dans des tombes différentes. La photo de celle de Zoé n’a pas été retrouvée. Les deux sépultures ont été relevées, les restes placés dans la tombe à Sacy de leur petit-fils Joseph Louis Sautereau (1931-2004), dont photo publiée sur Geneanet :
https://www.geneanet.org/cimetieres/view/8431716
Papy (Julien Sautereau), il faisait des crises de neurasthénie. Quand ça le prenait, il s’enfermait et ne voulait plus sortir. Alors il était au coin du feu, et il dit : « moi je suis malade, je ne bouge pas ». Je lui dis : « tu ne veux pas aller à l’enterrement de ton père ? Tu n’es pas malade du tout ! Tu peux sortir ! ». Il était malade de là (geste). Par moments ça le prenait. Il faisait ce qu’on appelle maintenant de la dépression. Alors j’ai fait venir le docteur. Sais-tu ce que le docteur lui a dit ? « Monsieur Sautereau, si vous ne sortez pas, dans quinze jours vous ne serez plus là. Il faut que vous sortiez ». Il fallait qu’on soigne les vaches et tout, l’hiver ! Et puis son cheval ! Moi j’avais peur des chevaux.
Depuis que j’avais eu la jambe écrasée, j’avais peur. J’ai toujours eu peur des bêtes, des grosses bêtes. Il y a une vache qui était passée par-dessus moi, comme ça (geste), pendant que j’étais en train de la traire, j’ai eu la jambe écrasée par une vache… J’ai eu des aventures, tu sais.
Une fois mon oncle Gustave avait dit : « si vous voulez on va faire la moisson ensemble ». Parce que nous, on n’avait rien. C’était gentil de sa part, lui il avait une machine. Il fauchait avec sa machine, et nous on ramassait, on faisait les gerbes, après on faisait les tas de gerbes et on les rentrait, bref on travaillait avec mon oncle Gustave.
Gustave Piault, 1914 :

Quand j’allais tendre les gerbes j’avais dix ans et demi. On envoyait les enfants de bonne heure dans les champs, à ce moment-là on était dur. Et mon père disait : « on essaiera de la marier avec un gros fermier du Morvan ». Quand je pensais à ça ! Oh, moi qui avait horreur du travail des champs !
J’aimais bien la vigne. Ah oui, les vignes, c’était intéressant. Je les taillais, tout ça… Mais dans les champs, couper les chardons, tout ça, c’est bête comme tout. Au fait des prés il y avait un grand champ. Je disais à Papy : « mets donc du sainfoin ! ». En mettant du sainfoin, après on retourne le terrain et il n’y a plus de chardons. Et on récolte bien, parce que le champ se repose. Il ne m’a pas écoutée. Alors, demande à Bernadette (sa fille Bernadette Sautereau, 1928-2025) combien d’histoires je lui ai racontées pour couper des chardons !
On nous avait dit que si nous voulions mettre François (son fils François Sautereau, 1923-1943) au petit séminaire il pourrait faire des études. Comme nous avions beaucoup d’enfants ça nous aiderait un peu, et s’il n’avait pas la vocation il trouverait une situation. Ce pauvre petit a toujours pensé qu’on s’était débarrassé de lui. Après il a bien vu que ce n’était pas pour ça, c’était pour nous aider.
François Sautereau, 1941 :

Bien que nous ayons beaucoup d’enfants nous n’avions pas d’allocations, nous n’avions rien. J’ai été obligée de prendre en nourrice deux enfants petits pour pouvoir élever les miens. Grand-mère Berthe étant veuve est restée là, et c’est bien à cause d’elle que je me suis mariée, pour l’aider. Parce que je me suis mariée comme une enfant, tu sais, je n’ai pensé à rien. Alors bon il avait déjà fait la guerre ce pauvre Papy, et il avait déjà perdu des forces, bien sûr. Tu sais que Papy et moi avions dix ans de différence. Et il était lent de tempérament. N’importe, nous avions quand même « du bien », comme on disait, c’est-à-dire des terres, des vignes… Nous avions une grande vigne. Et puis on récoltait, tout…
Berthe Piault :

Mais voilà que grand-mère Berthe a été obligée de partir parce qu’Aline est décédée en couches en laissant un petit enfant vivant qui était Michelle (Michelle Sautereau, 1939-1992). Alors je me trouvais seule pour mes enfants, plus les journaliers que nous prenions… Enfin on en venait à bout quand même, mais il est passé une loi où il fallait que nous donnions à l’état une certaine somme pour payer les allocations familiales des ouvriers que nous prenions. Alors nous avons fait les comptes et nous avons dit : « ce n’est pas possible de rester à Essert. Maman m’aidait de temps en temps, elle m’envoyait des petites sommes, mais nous ne pouvions plus y arriver. Nous nous trouvions donc devant ce dilemme : ou payer les allocations (on n’en venait pas à bout), ou alors s’en aller. Mais partir avec quatre filles… Comment faire ? On a eu un père, pendant la guerre, qui nous a dit : « c’est pas difficile, moi je peux vous recommander, et vous placer une de vos filles avec une bourse ». Bon, alors nous avions donc placé Marie-Jo (Marie-Joseph Sautereau, 1930-2023) à Avallon. Nous restions donc avec les trois autres filles, Maguy (Marguerite Sautereau, 1934-2020) n’était pas grande, et puis Pierre (Pierre Sautereau, 1939-1956) qui avait cinq ans.
Pentecôte 1939 – Marie-Jo, Thérèse, François, Maguy, Bernadette, et Jean-Claude Champenois (en nourrice) – dans leur cour d’Essert :

Alors monsieur le curé de Joux-la-Ville a été nommé à Coulanges-la-Vineuse et il nous a dit : « voulez-vous venir ouvrir une pension de famille à Coulanges ? ». Moi, je n’aimais pas tellement faire la cuisine, mais enfin je savais quand même la faire. Il nous a dit : « vous n’avez qu’à vendre votre bien ». Mais là, je n’ai pas du tout réfléchi à quelle valeur pouvaient avoir les champs. Le notaire a dit : « pour la maison, je ne trouverai pas plus de 450 000 F. Parce que c’étaient les anciens francs. Alors moi j’ai accepté, et j’ai donné les titres de propriété.
Le monsieur n’achetait que la maison. Il n’a pas fait les papiers en changeant le nom pour chaque champ, en mettant son nom. Les champs et les vignes ne l’intéressaient pas, lui. Alors moi j’ai fait un marché de dupe, parce que je n’avais pas pensé non plus que grand-mère Berthe avait gardé avec sa maison ce qu’on appelait un « douaire », c’est-à-dire des champs, des vignes, des bois. Alors plus tard l’oncle Louis (Louis Sautereau, 1898-1975, mari d’Aline Préau) est allé au cadastre et il a tout vendu et tout gardé, il n’a pas partagé.
Alors moi j’ai commencé à faire la cuisine. J’avais du monde, on avait des chambres. On aimait bien ma cuisine, on trouvait que c’était bon. Au début ça allait bien, nous avions une maison et un verger avec beaucoup d’arbres fruitiers très bons. Papy s’en occupait bien, nous avions récolté beaucoup de fruits, mais on ne les vendait pas bien cher. En même temps nous allions garder des vaches et un cheval. Elles emmenaient les vaches aux champs, Bernadette m’aidait un peu… On gagnait à peine sa vie.
Coulanges – pension de famille (photo internet) :






































































































