Jeanne PRÉAU (Essert 1901-Paris 1994). MÉMOIRES

Mon père (Félix Amable, dit Octave Préau, 1880-1915) a donc rencontré maman (Berthe Piault, 880-1957) et puis, qu’est-ce que tu veux, ils se sont aimés. Seulement – maintenant on trouverait ça drôle – mais à l’époque il ne fallait pas avoir connu de femme, ou d’homme, avant le mariage. Il fallait se marier vierge. Remarque que c’était très bien, n’est-ce pas ? Seulement, autres temps autres mœurs, je ne juge personne. Donc un jour de mois d’avril, eh bien ils se sont rencontrés je ne sais pas où ni comment, toujours est-il qu’un jour ma mère a été obligée de dire à sa mère (Eugénie Bourdillat, 1845-1918) qu’elle était enceinte. Ça a fait du bruit ! La famille Piault, tu te rends compte ? La pauvre maman, elle a dû pleurer toutes les larmes de son corps ! Enfin maman s’est mariée en noir et on a fait une petite noce évidemment. Maman était enceinte de six mois. Et voilà qu’un soir je dis à mes parents : « maman, je n’ai jamais vu ta couronne de mariée, où est-ce que tu l’as mise ? » J’ai été très grondée. Mon père a dit : « moi, d’abord, j’ai toujours détesté ça, une espèce de couronne avec des fleurs en cire qu’on met sur sa tête, c’est affreux ». Maman s’est mise à pleurer. « Je te demanderai de ne jamais reparler de ça, je te le défends ». Je ne leur en ai jamais reparlé. Moi je ne savais rien, naturellement.
Mais ils ont été très heureux. Ils ne pensaient que l’un à l’autre. Mon père et ma mère ne se quittaient jamais, elle était tout le temps avec lui. Elle travaillait tellement que quand la sage-femme a vu l’enfant qui naissait (j’ai été accueillie à terme, je suis née le 23 décembre 1901) elle a dit : « eh ben, si on la tire, celle-là… Autant un chat écorché ! ». C’est grand-mère Nathalie (Joséphine Berault, 1857-1935) qui m’a raconté ça. Elle a grondé maman ! Et elle a dit : « vous savez, monsieur Préau, si jamais on la tire, votre femme… Ce sera bien de votre faute, parce qu’elle a les os et la peau, et la petite aussi ! »
Octave Préau, Berthe Piault, Lucienne Préau, 1909 :

Après la naissance d’Aline (Aline Préau, 1904-1939), avec grand-mère Nathalie très occupée avec maman qui était obligée de rester couchée, et avec ma petite sœur, moi on m’a confiée à une institutrice d’Essert qui s’appelait madame Bruley. C’était une veuve d’officier. Son mari avait été tué à la guerre. Elle avait des diplômes et avait demandé à être institutrice dans un petit village. Elle s’est beaucoup occupée de moi. Je te dirais que j’avais peut-être trois ans, mais je me rappelle beaucoup comme j’étais bien chez elle. Elle savait bien m’amuser. Elle me donnait à manger, elle me donnait des friandises… J’étais heureuse ! jusqu’à trois ans j’étais très heureuse. Je me souviens encore, j’étais sur ma grande chaise, je cognais une fourchette sur la table et je disais : « Alala… Talala… Talala… » : je voulais de la salade !
J’étais chez madame Bruley pendant qu’on a élevé ma petite sœur, avant qu’on la tire, et maman aussi, pendant environ deux ans, deux ans et demi, le temps qu’elles se remettent toutes les deux. À la campagne on avait de très bons fruits et légumes : maman s’était remise, et bien remise, et ma sœur Aline a toujours été très délicate.
Lucienne, Jeanne, Aline Préau, 1911 :

Étant tout le temps grondée, je me suis renfermée complètement, je ne parlais presque plus après la naissance d’Aline. C’est vrai qu’elle était si jolie ! Elle était jolie comme tout. Très frisée, blonde. C’était ton grand-père, Papy (Julien Sautereau), qui était très blond. Elle était blonde avec un reflet roux, les cheveux très très frisés au point qu’elle se peignait avec un peigne de fer. Elle avait les cheveux crépus comme un nègre. Beaucoup de mal à se coiffer. Elle était si mignonne !
Et puis moi j’avais toujours cet œil qui s’en allait dans le coin, c’est pas de ma faute ! Grand-mère Nathalie disait « elle ressemble à ma grand-tante religieuse qui avait un œil comme ça ». Maintenant ça ne me gêne plus, mais étant jeune ça me gênait beaucoup parce que j’étais tout le temps grondée. On me disait : « Jeanne ! Regarde droit ! ». Et j’essayais de regarder droit. Tu vois, je regarde droit en ce moment ? Eh bien pour moi il me semble que je louche quand je regarde comme ça. Alors j’essayais de faire ça quand on me photographiait.
Jeanne Préau, 1909 :

J’étais grondée tout le temps. Mon père (qui plaisantait) rentre, j’étais en train d’essuyer la vaisselle. Il dit : « elle essuie une écuelle neuve, je vous parie qu’elle va la casser ! ». Crac ! j’ai fait tomber l’écuelle.
J’étais tout le temps grondée. Ma mère était pareille, ils disaient toujours l’un comme l’autre. Toujours ma sœur avait raison. Je me souviens d’un soir, j’avais peut-être une dizaine d’années, j’étais partie m’amuser. Je reviens au crépuscule. On buvait de l’eau avec une casse dans un seau. Je bois. Maman dit « c’est toi mon Lili ? Tu as bien soif ! ». Les larmes aux yeux je m’en vais, jamais elle ne m’avait parlé comme ça ! Lili, c’était Aline.
Je n’ai pas eu une enfance heureuse. Après mon père a été tué à la guerre et je suis toujours allée aux champs et partout… Et j’étais grondée tout le temps, encore après la mort de mon père. Un jour grand-père Anselme (Anselme Piault, 1846-1922) et grand-mère Génie (Eugénie Bourdillat, 1845-1918) coupaient, dans le champ de la vallée, du grain je crois. Et ils me disent : « Tu gardes la vache en bas. Attention ». Alors moi, à huit ans… La vache était tranquille, bien sûr. Elle avait pris la manche du gilet de grand-père qu’elle était bien en train de mâchouiller. Après, la grand-mère : « oh ! La vache ! La vache
qui mange le gilet de grand-père ! ».
Anselme Piault et Eugénie Bourdillat, 1909 :

Mais j’étais tout le temps grondée ! Une fois, plus âgée, mes vaches devaient passer par un chemin où il y avait des betteraves de chaque côté. J’ai eu de la peine, mais elles n’ont pas pris de betteraves. Je redescends, et tante Claire (Claire Joublin, 1884-1977, épouse de Charles Piault) m’a bien grondée, elle m’a dit que j’avais laissé mes deux vaches manger ses betteraves. On a su plus tard que c’étaient les vaches de chez madame Berault, les fermiers, qui avaient mangé les betteraves. J’étais tout le temps grondée, on disait tout le temps que j’avais tort.
Claire Joublin :

J’avais peut-être dix ans, mes parents étaient dans la grange. J’y vais et je dis : « Est-ce que je peux vous aider ? Je peux peut-être moudre des betteraves ? » (on mettait les betteraves dans un instrument, on tournait une manivelle et la betterave tombait en lamelles. On mélangeait les betteraves moulues avec des « balles », qu’on appelait, d’avoine ou de blé, ensuite on donnait ça aux vaches et ça leur donnait beaucoup de lait. Avec de la paille hachée, aussi. On appelait ça un « mélange »). Alors j’entends : « Alors, y’a pas moyen ? Tu peux pas rester à la maison ? Ah, c’est quand même malheureux qu’on ne puisse pas être cinq minutes tous les deux tout seuls ! ». Je suis partie en pleurant. J’avais voulu rendre service et j’étais bonne à rien !
Un jour je menais les vaches au champ. J’avais huit ans, bientôt dans mes neuf ans. J’étais avec un des garçons du pays qui s’appelait Julien Chaudron. Moi, j’avais envie d’avoir de la viorne. C’est une plante qui grimpe aux arbres, qui fait un peu comme la glycine et qui fleurit blanc. Et j’en avais envie pour me faire une couronne. Alors Julien (on était à peu près du même âge) dit : « attends, je vais te la tirer ». Et pendant ce temps-là nos deux vaches se sont battues. Il y avait une vache qui avait perdu une corne, une fois, l’humeur s’était mise dedans et on avait été obligés de l’abattre. Alors mon père avait dit : « si jamais tu revenais avec une vache qui ait une corne en moins, tu sais que tu prendrais quelque chose ! ». J’avais si peur de mon père, je me précipite pour séparer ces deux vaches qui se battaient. Je me mets entre les deux bêtes. J’ai eu la jambe écrasée. Elle était complètement écrasée au milieu, une fracture ouverte, et une seconde fracture plus haut. Alors je me lève et crac ! Ma jambe, elle s’est pliée ! C’est cette jambe-ci. On ne le voit pas beaucoup, mais il y a un trou. J’avais l’artère presque tranchée.
Julien se met à courir au village en criant : « au secours ! au secours ! ». Quand on m’a redescendue, si vous saviez ce que j’ai souffert ! Le téléphone n’existait pas, on a couru en vitesse à Vermenton chercher un jeune docteur, le docteur Béliard. Il a dit : « allez me chercher tous les hommes du pays. Ils vont se relayer. Il faut qu’ils appuient sur l’artère parce qu’elle perd tout son sang ». Alors voilà mon père que je vois, qui avait les larmes aux yeux ! Alors je lui dis : « papa, tu m’aimais donc ? ». Ça leur a fait quelque chose ! « Je croyais que vous ne m’aimiez pas », que je leur ai dit. Parce que j’étais tout le temps battue. Il n’a pas répondu.
Le docteur m’a mis des attelles. J’ai passé une de ces nuits ! Le docteur a dit : « la jambe est tellement abîmée, il y a une première fracture, il faut que je la redresse ou elle va rester tordue ». Il l’a redressée. J’ai souffert cette nuit-là ! j’ai souffert ! Si vous saviez ! Je ne disais rien, je gémissais malgré moi. La première nuit, après qu’il ait remis les os et qu’il ait arrangé ça de son mieux, j’étais dans une chambre où je me débattais dans du fil… Je ne peux pas vous dire ce que j’ai souffert. Et je ne disais rien ! Si je me suis plainte c’est en dormant, avec la fièvre. J’avais tellement peur de mon père. Tous les jours le docteur revenait. Au bout du troisième jour c’était déjà repris. Et puis par la suite ça s’est remis. Mon père, qui était très adroit, m’a fait deux béquilles. Moi je m’appuyais très bien sur l’autre jambe. Je m’amusais, je sautais, … Le docteur a dit « il ne faut pas faire ça, qu’est-ce que la colonne va prendre ! ». Et après elle fatiguait, ma jambe, alors je m’appuyais de l’autre côté.
Où j’ai trouvé ma vocation c’est quand j’ai appris à coudre. À coudre et à broder. Je suis allée en apprentissage à Vermenton chez une couturière. J’ai commencé par faire des surfilages, et puis après j’ai appris à coudre à la machine, et puis à tailler avec un patron, et puis après j’ai fait des patrons toute seule. C’est comme ça que j’ai appris à coudre.
Et puis après je me suis mariée. C’était un mariage de raison. Je me disais : « maman, elle est toute seule, elle ne pourra pas continuer la culture ». Je me suis mariée comme une enfant ! Absolument ! Je n’avais pas pensé.
Julien (Julien Sautereau, 1892-1972), il parait que c’est tante Marie Sautereau (1888-1978), sa sœur, qui lui avait dit : « tu devrais venir voir Jeannette, elle est bien gentille et elle a bon caractère ». Bon. C’est un jour qu’elle m’a raconté ça. Julien m’avait dit que si je ne me mariais pas avec lui il en mourrait ! Et quand je me suis confessée à monsieur l’abbé Rousseau je lui ai dit : « je vais être obligée de me marier parce qu’il dit qu’il va mourir ». Qu’est-ce que j’étais enfant ! J’avais dix-huit ans à ce moment-là. Maman avait dit : « je la trouve un peu jeune, il faudrait attendre ». Alors il a attendu, bien sagement, n’est-ce pas. Il venait faire sa cour. Une fois maman lui dit : « mais vous venez bien tard ! ». Et lui il dit : « Eh bien, j’étais allé faire des courses à Vermenton et mon vélo m’a ramené directement à Essert, sans que je le veuille ». Tellement il était épris ! Alors moi ça me faisait un peu drôle, parce que moi je l’aimais… raisonnablement ! Parce qu’il était gentil, il était délicat, et tout… Et moi je me suis mariée comme une enfant. Absolument. Mais c’est extraordinaire ! Et puis après j’ai eu mes enfants, et puis ma foi je les ai élevés de mon mieux, quoi ! On était très… comment dirais-je ? Très chrétiens, dans notre génération. Dans notre pays, quoi.
Julien Sautereau et Jeanne Préau, 09/04/1921 :

Maman Réti (Julie Rétif, 1821-1901) habitait la maison la plus loin dans le pays. A gauche, où habitent maintenant Léon et Suzanne Rouard. Cette maison a été à vendre quand nous étions jeunes mariés, avec ton grand-père. Mais moi j’étais tellement enfant que je n’ai pas voulu acheter cette maison, qui n’était pourtant pas chère, parce que je trouvais que j’étais trop loin de ma mère et qu’il aurait fallu que je me dérange beaucoup pour aller soigner les vaches, et tout, d’un bout à l’autre du pays.
Julie Rétif :

Le grand-père Ernest Sautereau (1856-1944) était militaire au palais des papes, à Avignon. Avant de partir il avait donné sa parole à grand-mère Zoé (Zoé Moine, 1854-1939). Autrefois c’était comme ça : quand on donnait sa parole… ! Elle l’a attendu sept ans. Pendant ces sept ans il n’est jamais venu voir sa fiancée. Et quand il est revenu… Grand-mère Zoé me disait : « si on ne s’était pas promis on ne se serait pas mariés ensemble, parce qu’il y avait trop de temps qui s’était passé et on ne s’entendait plus. »
Ernest Sautereau, 1878 :

C’était difficile. Elle ne disait rien. Elle était très patiente. Ils avaient à peu près le même âge. Il avait été sous-officier. Il était très prompt et très vif. Et grand-mère, elle était très lente. D’une lenteur, c’est incroyable comme elle était lente. Elle était douce, elle ne disait rien. Elle m’avait dit : « je vais vous dire, ma petite Jeannette, avec Julien, ils se fâchent, ça leur arrive, avec Rose. » Parce que Rose (Rose Sautereau, 1882- ?) elle était pareille, pas vive, et elle devait être maladive parce qu’elle ne travaillait pas beaucoup dans les champs. Il fallait, par exemple, qu’elle reste pour faire la cuisine. Elle faisait, par exemple, cuire des haricots en les remuant tout le temps qu’ils cuisaient. C’était pour elle un prétexte pour rester à la maison.
Rose Sautereau, 1935 :

Zoé Moine et Ernest Sautereau, 1936 :

Chez les Sautereau on faisait le ménage la veille des grandes fêtes, c’était pas souvent. Autrement on balayait la salle (il y avait de grandes dalles) et puis c’est tout. La maison était à l’entrée de Sacy, à l’opposé de la ferme de la Bretonne. Pas très loin du cimetière.
maison des Sautereau, Sacy :

Donc, quand Ernest est revenu, eh bien qu’est-ce que vous voulez ? Ils s’étaient promis, ils se sont mariés. Mais ça n’allait pas trop fort, quoi. Grand-mère Zoé était très soigneuse. Par exemple ils allaient aux vignes ensemble. Elle disait : « il va trop vite, il laisse plein de brindilles, il faut tout enlever. » Par exemple vous laissez un brin de vigne avec deux bourgeons, mais il faut enlever tout le reste. Quand on va « échoumacher » il faut tout enlever et c’est très difficile, c’est du vieux bois et on s’abîme les mains. Alors grand-mère passait tout doucement derrière grand-père pour enlever ces petits machus-là. C’étaient les femmes qui allaient « échoumacher », c’étaient pas les hommes. Echoumacher, ça veut dire enlever les petites feuilles. A Sacy on disait « essumasser ». D’un pays à l’autre chacun y allait de son patois.
Julien se fâchait parfois avec tante Rose, il lui disait : « tout de même, tu viendras bien travailler un peu dans les champs ! » Mais moi j’ai toujours supposé qu’elle n’était pas bien solide, quoi. Et une qui ressemble à grand-mère Zoé, physiquement, c’est Marie-Odile (Marie-Odile Sautereau, 1934-2020). Aline l’avait dit. Zoé c’était, comme on disait à Sacy, une « brave femme ». Elle savait se taire. Le dimanche on mangeait toujours le pot-au-feu. On achetait un morceau dans un prix bas et on mangeait le pot-au-feu avec des légumes, c’était recta. Alors le grand-père Ernest était très bon. Quand il découpait un lapin, à genoux, par terre, sur la planche, il t’attrapait le couperet, toc toc toc toc toc toc, en six coups son lapin était découpé : la tête, deux fois deux pattes, le corps, en six coups quand la peau était enlevée. Il disait : « ça y est, emmenez ça. » Prompt comme ça. Il était capitaine des pompiers à Sacy, et tout le monde respectait beaucoup monsieur Sautereau.
Dans la plaine des Tremblats (sur les hauts d’Essert, le long de la Route Royale dite Napoléon) madame Berault avait ses vaches. C’était une plaine défrichée par les moines. Une fois, avant la guerre, une des vaches se trouve avec une patte enfoncée dans la terre. Elle a appelé, il est venu du monde. Ils ont retiré la vache. Ils ont lancé quelques cailloux dans le trou, ça a résonné, puis ils ont déroulé une corde… Ça devait être un puits d’aération qui donnait dans le souterrain des moines de l’abbaye de Reigny. Mon père avait dit : « moi je vais prendre une corde, je vais descendre. On prendra une prolonge (c’était une grosse corde avec laquelle on attachait le foin) et je descendrai dans le souterrain avec une lampe-tempête ». Les moines de Reigny avaient peut-être caché des trésors ! Ils avaient de l’or ! Après la guerre il n’est pas revenu, et personne n’a eu le courage d’y descendre.
C’est incroyable à quel point on était arriérés ! Mon père avait une petite lanterne-tempête : une bougie dans une petite lampe. Quand il montait dans son chafaud pour jeter son foin, il disait : « je n’ai qu’une peur, c’est qu’il y ait une flammèche de la bougie qui saute sur le foin. » On commençait à avoir du pétrole qui n’était pas raffiné. Ça fumait !
À la mort de la grand-mère Anne Michel (1833-1909), j’avais huit ans. Mon père m’a prise sur ses genoux. Il m’a dit : « écoute. Tu vas me promettre de te rappeler toujours de grand-mère Annette ». C’est elle qui l’avait élevé, ma pauvre grand-mère Nathalie était restée seule avec son petit enfant qui avait cinq ans à la mort de son père. Il m’a dit « tu te rappelleras toujours de ta grand-mère, c’est elle qui m’a élevé. Elle était très bonne et très gentille. »
Dans le même temps la grand-mère Préau (Marie Bourdillat, 1820-1900) est décédée et mes parents ont hérité de la maison d’Essert que nous avons vendue.
Un jour grand-mère Eugénie va pour attacher sa vigne aux côtes de Sacy et couche son petit Gustave (Georges Gustave Piault, 1887-1959) dans son berceau. En rentrant… le berceau était vide, plus de Gustave. Quelqu’un l’aurait enlevé ? Eugénie court demander partout : « vous n’avez pas vu Gustave ? Pas vu quelqu’un qui soit passé par la grange ? ». En ce temps-là on n’était pas soupçonneux, il n’y avait pas de voleurs alors on ne fermait pas les portes. Bref elle était dans tous ses états. Finalement elle rentre, et comme elle était très pieuse elle fait sa prière… Et tout à coup elle entend un cri ! Le petit Gustave était tout simplement tombé dans la ruelle du lit, entre le mur et le lit, et il s’était endormi là. Voilà, elle l’avait beaucoup cherché, elle avait beaucoup pleuré.
Grand-mère Nathalie Berault habitait le Val-de-Mâlon. Elle a été demandée en mariage par un des fils Préau d’Essert. Mon grand-père Charles, en réalité Félix Amable (Félix Amable Préau, 1854-1886) était un bel homme, comme mon père. Paraît-il que mon père lui ressemblait beaucoup : grand, et plutôt blond.
Maman était très brune de peau et très brune de cheveux, avec plein de taches de rousseur. Elle avait le type créole. Mon grand-père Charles a donc demandé grand-mère Nathalie en mariage. Ils se sont mariés et sont venus habiter à Essert.
Mon grand-père était garde forestier. Un jour (à ce moment-là, grand-mère avait mon père et une petite fille, je ne sais pas son nom) mon grand-père Charles s’en va marquer les arbres des bourgeois de Vermenton : des arbres qu’on devait couper et d’autres qu’on devait laisser. Il pleuvait, c’était en automne. Une petite pluie qui n’était pas très chaude. Les bourgeois, comme on les appelait, sont venus faire un tour avec leur calèche quand il a eu fini. Ils ont dit : « mon brave Préau, montez donc, on va vous déposer à Essert en rentrant à Vermenton. ». « Merci, mais je préfère marcher, ça me tient chaud ». « Montez donc, il n’y en a pas pour longtemps ! ». Charles est donc monté, avec sa pèlerine mouillée. Et comme il avait eu très chaud, il a pris froid. Il a attrapé une pleurésie et quelques jours après il est mort. Nathalie se retrouvait donc seule avec mon père et sa sœur (1). La petite fille est morte. Je ne sais pas, il me semble qu’elle devait avoir trois ans. Je pense qu’elle était plus jeune que mon père. Morte d’une méningite.
Mon grand-père Charles avait un frère, Jules (Charles Grégoire Préau, 1848-1914), qui était petit, noir et pas beau du tout. Quand leur mère (Marie Bourdillat, 1820-1900) est décédée (qui préférait son fils Jules) on a donc partagé les biens. Dans la famille de Nathalie ils étaient très francs, très droits. Nathalie était très grande et forte. Mon père lui ressemblait. Quoique, je te dis, mon père était grand, fort et blond. Bref, partage des terres. Nathalie n’a pas su se défendre. Elle a eu les plus mauvaises terres. Une qui longeait un bois : chacun sait que quand une terre longe un bois, sur environ cinq mètres le long de ce bois il ne pousse rien, à cause des racines. Une autre où tout le monde tournait dessus : il y a des terres qui vont dans le sens de la vallée et, quand la vallée se termine, on prend la pièce dans l’autre sens. Quand on laboure, on tourne sur la pièce qui se trouve au bout. C’est pas juste ! On devrait, par exemple, faire là un chemin ! Une autre qui avait un sentier…
Quand on borne un champ il faut deux bornes : une borne et une contre-borne. Avec ma grand-mère qui n’y connaissait rien, ils ont pris quelqu’un pour reborner les champs. Ils se sont arrangés pour lui prendre, de chaque côté des meilleures terres, cinq mètres. Plus tard on lui a dit : « Nathalie, vous devriez faire vérifier, faire reborner vos champs ». Elle l’a fait et on lui a dit : « ma pauvre, je ne voudrais pas me fâcher avec celui qui a remis les bornes, mais il a pris la contre-borne comme la borne et vous a volé cinq mètres de chaque côté ! ». Elle n’a pas eu de chance. De plus, c’était de notoriété publique, plusieurs personnes me l’ont dit, les Préau avaient économisé, au temps où la vigne donnait, cent mille francs anciens. Quand je t’aurai dit par exemple que, rien qu’en 1914, un kilo de sucre valait 4 sous, 20 centimes ! C’étaient pas les centimes de maintenant ! Donc ces cent mille francs, il était logique qu’ils soient partagés ! Grand-mère n’a rien eu.
Joséphine (dite Nathalie) Berault :

La fille de Jules, Marie Préau (1883-1959), était courtisée par mes oncles Charles (1872-1947) et Henri Piault (1878-1943). Charles, qui avait toujours eu des ambitions (je peux te le dire maintenant qu’il est décédé), avait courtisé une demoiselle Marguerite… Boursier (?) de Joux-la-Ville. Elle l’a fait espérer pendant quatre ans. Au bout de quatre ans elle lui a dit qu’elle avait réfléchi et qu’elle avait trouvé quelqu’un qui lui convenait mieux, et elle l’a laissé tomber. Il a donc cherché à Essert quelqu’un qui avait de l’argent, et c’est Marie Préau qui se trouvait la plus riche, puisque c’est elle qui a eu tout l’argent de la
famille, avec son frère Henri Préau (Charles Préau, 1880- ?). Henri Préau et Henri Piault, avec maman, apprenaient très bien. Ils étaient toujours à la tête de l’école d’Essert. Tandis que mon père, d’abord il était timide et fils de femme veuve, et on ne s’occupait pas tellement de lui.
Alors un jour grand-mère Génie a eu un pressentiment. Charles et Henri étaient partis tous les deux avec des fourches pour retourner du foin dans les vallées. Grand-mère les a rejoints et trouvé ses deux fils en train de se battre à coups de fourche. Sitôt séparés elle leur en a demandé le pourquoi. « On veut tous les deux demander Marie Préau en mariage, et le dernier qui restera l’aura ». Elle leur a dit : « vous allez tous les deux la demander en mariage. Elle choisira ». Ils ont mis leurs habits du dimanche et sont allés demander chez nos cousins Préau (ils étaient parents. Mon père et Henri Préau étaient cousins germains : tante Marie Préau s’est mariée avec un des oncles, donc mon père était à la fois cousin germain et beau-frère). Marie Préau avait le cœur sec et aimait beaucoup le métal. Le métal jaune. Elle demande à sa mère lequel elle devait prendre. « Henri », répond sa mère, « c’est lui qui abat le plus de travail ». Elle s’est mariée avec Henri.
Henri Piault :
